Posts tagged ‘HITLER’

avril 2, 2012

« Mein Kampf, c’était écrit » et « Mein Kampf, histoire d’un livre »

par Antoine Vitkine

De son enquête sur l’histoire de Mein Kampf (Mon combat) d’Adolf Hitler, Antoine Vitkine a tiré un essai passionnant Mein Kampf, histoire d’un livre (2009) et un documentaire remarquable Mein Kampf, c’était écrit (2008) qui sera rediffusé le 3 avril 2012 à 23 h 40. Mein Kampf, un best-seller dès sa publication en 1925. Un livre antisémite où Hitler annonçait sa diplomatie belliqueuse – guerre contre la France et l’Union soviétique, annexion de l’Autriche – et la politique qu’il mènera (1933-1945) : régime totalitaire, eugénisme, lois raciales, destruction des Juifs.
C’est une enquête passionnante, et inédite pour sa partie postérieure à 1945, que nous livre Antoine Vitkine, journaliste et réalisateur de documentaires, notamment de « Ronald Reagan, l’enfance d’un chef ».

Un best-seller de la haine antisémite
L’auteur retrace la trajectoire méconnue du livre écrit en 1923-1924 par Hitler, « « le chef d’un parti ultranationaliste et raciste, adepte de la violence, tribun populiste », et une équipe hétéroclite dans la cellule de la prison de Landsberg après la tentative ratée de putsch de la Brasserie ou putsch de Munich (8 novembre 1923). Un livre publié par Eher-Verlag.
Exsudant l’obsession haineuse des Juifs, ce livre politique à l’idéologie radicale, « une conspiration en plein jour » (Alexandre Koyré), rend millionnaire Hitler et le consacre comme führer d’un parti nationaliste raciste.
Son succès – environ 300 000 exemplaires vendus dès avant 1933 année de l’avènement du nazisme en Allemagne – est lié aux difficultés politiques et économiques de l’Allemagne de Weimar.

Si des intellectuels manifestent une rare clairvoyance, des églises, partis politiques et syndicats privilégient des lectures ciblées, sans vue d’ensemble, s’en désintéressent, le sous-estiment ou se perdent en spéculations : Hitler fera-t-il ce qu’il a écrit ?
De 1925 à 1945, Mein Kampf est diffusé à 12,45 millions d’exemplaires en Allemagne, soit un foyer sur deux – remis aux jeunes mariés par les mairies, son achat conseillé aux bibliothèques publiques et aux fonctionnaires, cité dans les manuels scolaires, distribué par les usines Krupp aux bons ouvriers – et à des centaines de milliers dans une vingtaine de pays, dont ceux du monde musulman. Et traduit en 16 langues.
« Le film explique bien qu’il a été plus lu qu’on ne le pensait jusqu’à maintenant. Il permet de distinguer entre lire et comprendre d’une part, et entre comprendre et être capable de prévoir ce qu’il allait se passer d’autre part », déclare Antoine Vitkine en avril 2008.
Les passages sur la politique étrangère sont censurés par l’éditeur munichois négociant les traductions, dont celles en français (1934) et en arabe (1934).
Dès 1934, Fernand Sorlot, un éditeur farouchement anti-allemand et proche de l’extrême droite maurassienne, publie une première traduction sans en avoir les droits », par les Nouvelles éditions latines. Son but : « alerter l’opinion française sur les visées revanchardes du nouveau chancelier allemand (son antisémitisme virulent ne suscitant, lui, aucun émoi particulier). Aussitôt, Hitler attaque l’éditeur pour violation du droit d’auteur et gagne son procès. Derrière cette bataille juridique se cache une réalité politique et militaire : l’Allemagne n’est pas encore prête à faire la guerre et il ne faut pas dresser trop tôt les Français contre elle. L’entreprise de séduction se poursuivra avec la publication, à la fin des années 1930, d’un « faux » Mein Kampf prônant la paix et totalement expurgé des passages antifrançais. Lorsque les véritables intentions d’Hitler se révéleront, en 1939, il sera trop tard ». Après les accords de Munich (30 septembre 1938), à l’initiative des milieux nazis français, Fayard édite une version sans les passages hostile aux Français dans une version intitulée Ma doctrine. La LICA (Ligue internationale contre l’antisémitisme) diffuse 5 000 exemplaires de Mon Combat, donc dans sa version intégrale (700 pages), notamment auprès des parlementaires français. Un livre inscrit sur la première liste Otto des ouvrages interdits à la vente.
Parmi les lecteurs de la version intégrale en anglais commercialisée en 1939 : Roosevelt, Staline, Churchill, Charles de Gaulle, Eugenio Pacelli, futur pape Pie XII, et David Ben Gourion.
Mein Kampf est évoqué dans la propagande des Alliés en faveur de l’effort de guerre, et présenté comme preuve à charge contre les Nazis par le tribunal de Nuremberg (1945-1946).
Des rééditions parfois légales
Le livre d’Antoine Vitkine est parcouru par deux questions : Mein Kampf aurait-il pu – dû – prévenir le monde de la menace qu’Hitler faisait courir à l’humanité ? Les idées du livre sont-elles encore vivantes ?
Mein Kampf, histoire d’un livre montre le rôle de cet ouvrage dans l’accès au pouvoir d’Hitler, pourquoi tout son programme annoncé n’a pas constitué l’avertissement empêchant toute l’horreur à venir, pourquoi Hitler a tenté de dissimuler son livre et fait publier un faux en France.
Antoine Vitkine en tire sept conclusions : ne pas « sous-estimer les projets politiques fanatiques et violents » ; ne pas voir la réalité contemporaine au travers du prisme des années 1930 ; l’inaction des autorités politiques ne tient pas à la méconnaissance du livre, mais au manque de volonté ; le nazisme a utilisé les failles et faiblesses de la démocratie ; ce livre est le « trait d’union entre Auschwitz et l’antisémitisme européen ». Mein Kampf nie la démocratie, les libertés et principes fondamentaux, et mieux vaut le décoder que l’interdire car il « contient en lui son antidote ».
L’enquête d’Antoine Vitkine mène du Paris d’avant-guerre aux librairies turques modernes, via les milieux néo-nazis.
Mein Kampf se vend dans le monde, notamment en France (jugement en 1979 imposant d’inclure un texte avertissant des crimes commis au nom du livre) et au Japon sous la forme d’un manga Waga Toso par East Press (2009), avec des résonances différentes (Inde), et est consultable sur Internet. En mars 2012, il a été publié pour la première fois en albanais par la maison d’édition Belina H, en « avertissement pour les générations futures, pour que de telles folies ne se répètent plus ».
Dédicacé par Hitler à Georg Maurer, un exemplaire d’une des premières éditions (1925) de Mein Kampf a été vendu, le 13 août 2009, à Ludlow, dans l’ouest de l’Angleterre, pour 21 000 livres (24 000 euros).
Le gouvernement de Bavière détient les droits d’auteur de Mein Kampf et interdit de nouvelles publications. Le 25 janvier 2012, un tribunal de Munich a interdit la publication d’extraits du livre, assortis de commentaires et d’analyses scientifiques, par revue Zeitungszeugen [Journaux témoins] éditée par l’éditeur britannique Peter McGee. Une interdiction confirmée en appel en mars 2012 au motif que le « projet servirait les écrits du dictateur ».

Les droits d’auteur tombant dans le domaine public en 2015, Mein Kampf pourra alors être librement réédité. En 2009, une édition critique était prévue en Allemagne, avec l’accord du Conseil central des Juifs allemands (CCJA) et du Land de Bavière. Une édition qui a suscité une polémique. « L’annonce d’une édition critique de l’unique livre publié par Hitler, à condition qu’elle soit établie par les meilleurs spécialistes internationaux de l’hitlérisme, doit être reçue comme une bonne nouvelle. Sur un épisode d’une telle importance dans l’histoire du XXe siècle, sur cette catastrophe sans précédent, on ne saurait plus longtemps considérer que l’ignorance est un argument, ni que le savoir approximatif est suffisant », a écrit l’historien Pierre-André Taguieff, en septembre 2009.
Mein Kampf et le monde musulman
Ce bréviaire nazi rallie en particulier les islamistes qui prisent son antisémitisme.
Dans son essai, Antoine Vitkine évoque l’accueil de Mein Kampf dans le monde musulman dans les années 1930 et 1940, mais peu l’attrait pour l’antisémitisme de Mein Kampf et sa diffusion après guerre par les Nazis abrités par les pays arabes.
Mein Kampf est un « bréviaire grand public » en Turquie.
« Il faut comprendre ce qui se joue derrière le succès de Mein Kampf dans le monde Arabe. Dans le monde Arabe, c’est ancien, puisque c’est le Grand Mufti Husseini qui dans les années 1930 publie la première traduction d’extraits de Mein Kampf. Il y a deux raisons principales qui expliquent la présence de Mein Kampf dans le monde arabe. D’abord c’est un contre-symbole adressé à l’Occident, c’est le symbole de ce que l’Occident rejette et c’est donc un moyen de rejeter l’Occident. La deuxième raison c’est que c’est le symbole de l’extermination des Juifs par les nazis, et que de la part d’opinions publiques foncièrement hostiles à Israël, c’est une manière, sans doute provocatrice, de se situer par rapport à Israël. Mais je dois dire que j’ai été très surpris quand même. Je ne le raconte pas dans le film, mais je suis allé en Turquie cet été, et je me suis rendu compte que ceux qui achetaient Mein Kampf ne le faisaient pas uniquement par provocation. Dans de nombreux cas le livre était vraiment lu, peut-être pas intégralement, mais il était compris, son message était entendu. Une autre raison qui fait que Mein Kampf a du succès en Turquie, c’est que c’est un symbole ultra-nationaliste : « tout pour sa patrie, sa race ». Le message ultra-nationaliste très agressif qui fait qu’on se définit contre le reste du monde, cela peut séduire. Le monde musulman est aujourd’hui traversé par cette tentation de repli identitaire, et évidemment dans ce contexte là, Mein Kampf et l’idéologie national-socialiste constituent un modèle. Voilà, cela ne veut pas dire forcément qu’on adhère à tout et qu’on veut exterminer les Juifs, mais le modèle ultra-nationaliste existe toujours. En Russie, la logique est la même. L’idéologie contenue dans Mein Kampf a une part intemporelle, et c’est pour ça que s’intéresser à Mein Kampf aujourd’hui, c’est s’intéresser au monde actuel », a déclaré Antoine Vitkine en avril 2008.

Antoine Vitkine, Mein Kampf, histoire d’un livre. Ed. Flammarion Lettres, coll. EnQête, 2009. 350 pages. 21 euros. ISBN : 978-2081210516
Mein Kampf, c’était écrit d’Antoine Vitkine

France, 2008, 56 minutes, Arte F
Diffusion le 3 avril 2012 à 23 h 40

Étiquettes : , ,
mars 4, 2012

BDS ET NAZIS…..QUELLE DIFFERENCE ?

Étiquettes : , , , ,
février 26, 2012

LES BULGARES, HITLER ET LES JUIFS

Au milieu du siècle dernier — le XX ème — dans une Europe en guerre dominée et remodelée par l’Allemagne de Hitler,la Bulgarie présente un cas de figure particulier: bientôt alliée au III ème Reich, elle a sauvé de l’Holocauste sa population juive.

DANS L’EUROPE “ ALLEMANDE “.

Depuis l’avènement de Hitler en Allemagne, la Bulgarie a vu   s’accroître de façon exponentielle le volume des échanges qu’elle effectue avec elle. Sans partager l’idéologie raciste des nazis, ses dirigeants acceptent sans trop d’états d’âme de s’allier avec elle…sans rompre pour autant avec l’Union Soviétique de Staline contre laquelle elle refusera tout engage­ment. Dans une Europe où l’antisémitisme traversait souvent de façon visible toutes les couches des sociétés nationales, le petit royaume a réussi à protéger sa population juive de la solution finale, malgré la forte pression du puissant allié hitlérien.

Entendons-nous bien: il y avait en Bulgarie, comme ailleurs, des groupes fascistes, des groupes pro-hitlériens, une police et des fonctionnaires aux ordres, un gouvernement autoritaire dont certains membres -et non des moindres- ne cachaient guère leurs sympathies pour l’Allemagne nouvelle.

Pour comprendre cette situation paradoxale, il faut revenir un peu en arrière.

Au sommet de l’Etat, il y a un souverain, le tsar Boris III qui a hérité, en 1918, d’un trône discrédité par les politi­ques désastreuses menées par son père, Ferdinand 1er. A la tête d’un pays où les conflits politiques et sociaux ont été violents, d’un pays partagé entre l’espoir placé dans l’Europe nouvelle promise par Hitler aux vaincus de 1918 et l’amitié fondée sur la reconnaissance envers la Russie-même devenue soviétique-. Boris est présenté par les uns comme un souverain attentiste et prudent, par d’autres comme un indécis perpétuel au point de tenter parfois d’échapper à toute responsabilité dans un moment grave. Depuis qu’il a repris la main dans l‘année qui suivit le putsch militaire de 1934, il s’appuie sur des gouvernements qu’il fait et défait.

Il y a enfin un Parlement “ sur mesure “, théoriquement pluraliste, très majoritairement conservateur, avec tout de même une opposition sans étiquette, minoritaire certes, mais qui a le mérite d’exister.

En 1935, en 1940…, en 1941 encore, les Bulgares n’ont pas oublié les conséquences du désastreux engagement de leur pays aux côtés des Empires centraux quand, en 1915, la victoire leur paraissait acquise à terme. Le prix à payer fut très lourd pour un pays ruiné par trois années de guerre et déjà sévèrement sanctionné en 1913 pour avoir provoqué contre lui la coalition de tous ses voisins et la méfiance des puissances occidentales.

Pays blessé, la Bulgarie est un pays frustré.

Aussi le projet hitlérien d’une Europe nouvelle qui restitue aux vaincus de 1918 les territoires perdus a-t-il tout pour faire renaître l’espoir de rassembler enfin la nation bulgare

Le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 ne fait que conforter les Bulgares dans leur position : ils n’ont, croient- ils, plus à redouter d’être placés devant un choix difficile entre la satisfaction du nationalisme et le fort sentiment qui lie depuis trois-quarts de siècle le peuple bulgare à la Russie.

De la protection allemande et du pacte germano-soviétique, la Bulgarie tire un premier bénéfice d’importance : la restitution de la riche Dobroudja du Sud, cédée par la Roumanie(accord de Craiova, 7 septembre 1940 )

Le 2 mars 1941, le Parlement, au cours d’une séance agitée ratifie l’adhésion de la Bulgarie au Pacte tripartite ( l’AxeBerlin—Rome—Tokyo ) signée la veille par le chef du gouvernement Bogdan Filov.

LES MESURES CONTRE LES JUIFS

Le 22 octobre 1939, le Premier Ministre Kioseivanov fut contraint de démissionner. Mais, proche du roi, celui—ci lui demanda de former un gouvernement de transition dans l’attente des élections à venir ( car il y avait des élections législatives en Bulgarie !). Dans ce gouvernement, Kioseivanov fit entrer comme ministre des Chemins de Fer un certain Gabrovski. Gabrovski était l’un des fondateurs et des dirigeants des “ Rattniki “, un mouvement ultra—nationaliste qui avaient des relations étroi­tes avec des personnalités et des organisations allemandes( incluant les S.S. ).

Le 15 février 1940, Boris III nomme Bogdan Filov Premier Ministre. Historien d’art réputé, Filov est aussi un germanophile avéré.

Et Gabrovski fut nommé au poste—clé de Ministre de l’Inté­rieur.

Le 19 novembre 1940, Gabrovski présente et défend devant le Parlement bulgare son projet de “ Loi pour la Défense de la Nation“, avec une argumentation outrageusement antisémite.

Débattue au Parlement en novembre et décembre, votée, elle est signée par le tsar le 15 janvier 1941 et promulguée le 21 janvier. A ceux qui s étonnaient de sa position, Bons III répondit que bien des pays avaient adopté des dispositions semblables, dont la France(de Vichy – dès juillet 1940 ).

En vertu de cette loi, les Juifs étaient privés de tous droits civiques ; l’accès à la fonction publique et à l’armée leur était interdit. Ils étaient frappés d’un “numerus clausus” dans toutes les professions. Ils étaient contraints au port de l’étoile jaune et d’inscrire la mention “demeure juive “ à l’entrée de leur maison. Interdiction aussi de changer de domici­le sans autorisation. Interdiction aussi de posséder une automobile ou tout autre moyen de transport, de posséder le téléphone et un poste de radio. Interdiction d’employer du personnel bulga­re. Interdiction de fréquenter théâtres, cinémas, stades, restau­rants et d’aller à l’hôtel.

Enfin, les Juifs étaient soumis dans tout le pays à un couvre-feu entre 21 heures et 6 heures du matin.

Nombreux étaient les députés qui avaient voté la loi, non par antisémitisme, mais comme une réponse à la faveur de Hitler, dans l’espoir de ne pas se voir imposer des mesuresplus sévères, voire des sanctions, de la part du trop puissant allié, dont on attendait encore la satisfaction d’autres reven­dications territoriales.

En juin 1941, sur proposition du ministre des Finances Bojilov, le Parlement vote une taxe spéciale sur les biens juifs. L’estimation des biens comprenait la maison, le commerce ou l’atelier, mais aussi les vêtements, la vaisselle, les draps de lit, les objets personnels…La taxe devait représenter au moins 20% du total des biens estimés; la moitié de cette taxe devait être acquittée dans les 30 jours; l’autre dans un délai de 6 mois. En cas de refus ou de retard, une amende trois fois supérieure à la taxe fixée était infligée au récalcitrant ou au retardataire.

Le 20 janvier 1942 se tient à Berlin la conférence dite “de Wannsee”, convoquée par Heydrich, et à laquelle participe Eichmann. L’objectif de cette conférence est de lancer le programme de la “solution finale”, c’est-à-dire l’extermination systéma­tique des Juifs dans tous les pays dominés par l’Allemagne ou alliés à elle. Programme qui vise les 48 000 Juifs vivant en Bulgarie.

Toujours sous le prétexte que le pays ne soit pas entraîné dans la guerre contre l’URSS, le Parlement vote en juin 1942 la résolution gouvernementale accordant aux habitants de la Thrace et de la Macédoine sous administration militaire bulgare ( par la grâce de l’Allemagne ) la citoyenneté bulgare, mais excluant de cette faveur “ les 12 000 Juifs que comptent ces deux régions.

Dans la foulée, le gouvernement Filov obtient les pleins pouvoirs pour régler la question juive et met sur pied un “Commissariat aux Questions Juives”, dirigé par Alexandre Belev, vieux compagnon de route de Gabrovski.

Premier souci de Belev: établir une ligne directe avec l’ambassade d’Allemagne à Sofia et le Q.G. de la Gestapo à Berlin

26 août 1942: le gouvernement modifie la définition du “Juif”. Celle-ci ne repose plus seulement sur la religion ( l’Eglise orthodoxe bulgare accordant trop facilement des certi­ficats de baptême ) mais sur la recherche généalogique.

Les hommes de 20 à 45 ans sont arrêtés et incorporés dans des “bataillons de travail”, destinés à des chantiers de travaux publics ( construction de routes et de voies ferrées ).

Mais les Nazis s impatientent: en octobre 1942, l’ambassadeur allemand à Sofia est invité par Berlin à faire pression sur le gouvernement bulgare pour obtenir la déportation des Juifs vers les camps de Pologne.

Devant l’attitude ambiguë du gouvernement Filov, les Allemands dépêchent à Sofia, le 20 janvier 1943, Theodor Dannecker, l’homme qui a fait déporter des milliers de Juifs français en juin-juillet 1942.

Un mois plus tard, le 22 février, Dannecker et Belev concluent un accord portant sur la déportation, vers la Pologne, de 20 000 Juifs, soit les 12 000 localisés en Macédoine et en Thrace, augmentés de 8 000 désignés comme “indésirables” (sic) en Bulgarie.

Fin février-début mars 1943, des centaines de Juifs devaient être rassemblés dans trois villes ( Gorna Djoumaya -l’actuelle Blagoevgrad-, Kiustendîl et Dupnitsa ) sur les axes conduisant de Thrace et de Macédoine vers Sofia.

Dans la première quinzaine de mars 1943, la police et l’armée bulgares procédaient à l’arrestation massive des popula­tions juives dans les territoires sous leur contrôle. Dans la deuxième quinzaine du mois, des convois ferroviaires les achemi­nèrent vers le Danube, via Sofia…

Destination: la Pologne.

Puis, on en resta là.

Il faut dire que début février 1943, l’armée allemande avait capitulé à Stalingrad et que, début mars, les Alliés, après le Maroc, l’Algérie et la Lybie, prenaient pied en Tunisie, dernier bastion des troupes de l’Axe en Afrique du Nord.

Pour les plus avisés des dirigeants bulgares, il convenait de mettre un bémol à leur coopération avec l’Allemagne.Mais la situation militaire n’explique pas, seule, le sauvetage des Juifs de Bulgarie.

LA VICTOIRE DES “ JUSTES “.

Il y avait donc quelques 48 000 Juifs en Bulgarie au début de la guerre. Soit 1% de la population de Bulgarie. Il faut encore préciser que dans ce pays, rural à 80%, la majeure partie des Juifs vit dans les villes : un peu plus de 27 000 à Sofia, où ils représentent un peu moins de 10% de la population; quel­ques 5 000 à Plovdiv ( qui compte alors 100 000 habitants ), un peu plus de 3000 à Ruse, de 2000 à Varna, de 1 500 à Burgas.

Majoritairement, ils sont artisans, commerçants, voire ouvriers. Mais certains sont médecins, avocats, enseignants, artistes.

Au total, rien qui puisse nourrir les jalousies et les rancoeurs de la grande majorité de leurs concitoyens.

Avant même que le projet de “Loi pour la  Défense de la Nation soit présenté devant le Parlement, des voix s’élèvent contre son aspect discriminatoire: celles d’écrivains connus comme Eline-Péline (que Boris III honore de son amitié) Ludmil Stoyanov, ou encore la grande poétesse Elisaveta Bagriana; celle de l’Union des Avocats; celles d’anciens ministres de Boris III; celle enfin du Saint Synode de l’Eglise Orthodoxe.

C’est au nom des valeurs morales qui ont nourri leur lutte pour la liberté à la fin du siècle précédent qu’ils dénoncent le caractère inique de certains articles. Pas étonnant si la voix d’une grande dame, Ekatérina Karavelova, veuve de l’ancien Premier Ministre Petko Karavelov et belle—soeur du leader révo­lutionnaire Liuben Karavelov, s’est jointe à ce concert

Ce fut le spectacle de colonnes de Juifs de Thrace, hommes, femmes, vieillards, enfants, traversant à pied, épuisés, la ville de Doupnitsa, qui émut et révolta bon nombre de ses habi­tants, et en premier lieu son député Dimitar Ikonomov. Lequel alerta aussitôt son voisin de circonscription (et adversaire) Dimitar Pechev, vice—président du Parlement et ancien Ministre de la Justice du premier gouvernement Kioseivanov, un légaliste dont il connaît l’honnêteté et la rigueur.

D’un autre côté, une délégation de Kiustendil vient à Sofia solliciter 1 intervention du même Pechev, député de la circons­cription. Dans cette délégation, figure le révolutionnaire macédonien local Vladimir Kurtev, dont les sympathies allaient pourtant à cette Allemagne hitlérienne qui, à ses yeux, pouvait seule réaliser son vieux rêve nationaliste !

Le projet de rafle des Juifs de Kiustendil était vite devenu un secret de Polichinelle : Miltenov, le chef de la police, avait jugé bon d’en avertir un ami juif; Vladimir Kurtev, participant à une réception du représentant du Commissariat aux Questions Juives, prévint aussitôt Nissim Aladjem, un Juif qui depuis des années finançait le mouvement révolutionnaire macédonien; Georgi Efremov, le maire même de Kiustendil, propriétaire du journal local, avertit de son côté le pharmacien Samuel Baruch…

En sa qualité de vice—président du Parlement Dimitar Pechev entraîna une quarantaine de députés de la majorité à signer la pétition de protestation qu il avait rédigée; il se refusa à appeler l’opposition parlementaire à se joindre à lui.

Si son attitude lui valut la perte de son poste parlementaire la vigueur de son intervention et de son argumentation ébranla le ministre Gabrovski.

De son côté, la hiérarchie de l’Eglise bulgare se dressa avec force pour défendre les Juifs.

Le 24 mai 1943, le métropolite de Sofia, Stefan, après la célébration du service religieux à l’occasion de la fête des saints Cyrille et Méthode, reprit la parole devant la foule rassemblée pour condamner la déportation des Juifs ; puis il se rendit auprès du Premier Ministre pour demander d’annuler le projet en cours d’exécution. Econduit, il menaça publiquement de baptiser tous les Juifs qui lui en feraient la demande et abrita chez lui le rabbin Hananel, chef de la communauté hébraïque de Sofia, recherché par la police. Ce qui lui valut d’être mis aux arrêts à son domicile.

A Plovdiv, le métropolite Cyrille menaça de se coucher sur les rails si on devait déporter les Juifs de sa ville…

Le 7 juin 1943, l’ambassadeur allemand Beckerle adressa un rapport invitant les Nazis à modérer leurs exigences en Bulgarie à l’égard des Juifs nationaux.

En août 1943, Bons III meurt subitement.

Les Alliés étaient maîtres de la Sicile; le roi Vîctor-Emmanuel – le père de la reine Giovanna- avait écarté et fait arrêter Mussolini. En septembre, l’Italie se détache de l’Axe et demande l’armistice. L’Armée Rouge est enfin revenue en Ukraine.

En octobre 1943, Alexandre Belev est remplacé par un juriste dont le parcours n ‘ est pas celui d’un antisémite.

Les Juifs de Bulgarie étaient sauvés. Ce qui ne fut pas le cas de ceux de Pologne, de Roumanie… ou de Hongrie, où plus de 300 000 d’entre eux devaient prendre le chemin des chambres à gaz entre le 5 mai et le 7 juin 1944.

EPILOGUE

Le 5 septembre 1944, l’URSS déclara la guerre à la Bulgarie ; le 8, l’Armée Rouge franchit la frontière. Le Front de la Patrie, qui luttait clandestinement contre la politique de Boris et du gouvernement Filov, prit le pouvoir sous la direction des colonels Georgiev et Veltchev, les vieux “putschistes” de 1923 et de 1934. Mais les communistes, qui en faisaient partie, pri­rent le poste-clé de l’Intérieur.

L’épuration fut sévère en Bulgarie à l’automne 1944, véri­table “terreur rouge” en réponse à la “terreur blanche” des années 1923 et 1925.

Elle n ‘épargna pas ceux qui, courageusement, s ‘étaient oppo­sés à la déportation des Juifs au printemps de 1943. Le 1er février 1945, la Cour révolutionnaire condamna à mort 20 des 42 députés qui avaient signé la lettre de Pechev. Parmi eux, l’avocat Ikonomov qui avait le premier alerté Pechev. Ils furent fusillés par un détachement de partisans.

Le cas de Pechev est intéressant. Avec l’accord de la Cour, la famille avait sollicité successivement deux avocats juifs:

l’un, se disant communiste, refusa “ pour raisons politiques l’autre présenta un certificat médical le disant dans l’impossibilité de plaider. Pour l’honneur des avocats juifs qui, sans l’action de Pechev, auraient fini à Auschwitz, un troisième, lossif Yacharov accepta d’assurer sa défense, et le fit à titre gracieux. Compte tenu de son rang ( vice-président du Parlement jusqu’au printemps de 1943 ), Pechev risquait sa tête. Habilement, Yacharov rappela que, ministre de la Justice en 1936, Pechev s’était opposé à la condamnation à mort du colonel putchiste Damian Veltchev maintenant ministre de la Guerre dans le gouver­nement du Front de la Patrie.

Pechev fut donc condamné à 15 ans de prison. Mais il devait échapper au redoutable goulag bulgare qui allait se mettre en place grâce à l’intervention d’un certain Bons Kokin, communiste devenu responsable de quelque importance dans leur quartier. Originaire lui aussi de Kiustendil, Kokin avait travaillé autre­fois avec Pechev à mettre sur pied le régime de co-propriété de leur immeuble à Sofia. Quand le communiste Kokin perdit son emploi en raison de son appartenance politique, le député anti­communiste Pechev lui en trouva un comme employé des postes. La solidarité “villageoise” de Kiustendil qui avait joué en faveur du communiste avant la guerre, puis en faveur des Juifs en 1943, jouait maintenant, avec le même courage, en faveur du soi-disant “fasciste” en 1945.

Libéré après quelques mois de détention, Pechev fut assigné à résidence chez sa nièce à Sofia. Il devait y vivre les 25 dernières années de sa vie.

Le métropolite Stefan, pour s ‘être opposé au nouveau pouvoir fut relégué en 1948 dans un village éloigné de Sofia.

Quant à l’avocat Yacharov, il fut, toujours en 4948, exclu de l’Ordre des Avocats et émigra en Israël.

Comme environ 40 000 Juifs bulgares. Il faut dire qu’en 1948 l’ONU , y compris l’URSS, avait reconnu l’existence de l’Etat d’Israël et que Ben Gourion était venu en Bulgarie inviter ses co-religionnaires à consolider l’Etat naissant alors en guerre avec les Arabes.

Mais ceux qui ont vécu leur jeunesse en Bulgarie comme leurs descendants n’ont pas oublié le pays qui leur a épargné les horreurs de la Shoah, et il n’est pas rare de voir des cars déverser de forts groupes de touristes “israéliens” devant les monastères.. .orthodoxes de Bachkovo, de Rila ou encore devant le Musée National à Sofia. Ces “Israéliens” peuvent aussi parler bulgare.

Pour préparer cette conférence, ont été utilisés:

1.        Tzvetan TODOROV: “ La fragilité du bien: le sauvetage des juifs bulgares.”, Albin Michel, 1999.

Facile à se procurer, cet ouvrage constitue le premier récit en français, très cursif, de cet épisode de l’histoire bulgare contemporaine. Il est capital par le nombre de textes ( lettres, pétitions, discours, extraits de souvenirs ) collectés, expression même de l’action des hommes engagés dans ce combat.

2.        Frederick B. CHARY : “ The Bulgarian Jews and the Final Solution , 1940—1944 “, University of PittsburghPress, Pittsburgh, USA, 1974.

Ce produit de la recherche universitaire, très documen­té , analyse minutieusement les conditions politiques et sociales de la question juive et de son règlement en Bulgarie. Ne peut se trouver qu’en bibliothèque universitaire.

3.        Gabriele NISSIM : “ L’uomo che fermo Hitler “ ( “L’homme qui arrêta Hitler “), Mondadori, Milan, 2001.

Enquête vivante et émouvante conduite par un journalis­te et historien italien d’origine juive sur la vie et l’action de Dimitar Pechev. Intéressant, en outre, pour la lumière qu’il jette sur les relations humaines dans la Bulgarie des années 30 et 40, et sur le compor­tement du pouvoir communiste entre 1944 et 1948. Très critique à l’égard du roi Bons III. Non traduit en français.

Et pour illustrer, a posteriori, le propos de l’ambassadeur Beckerle en 1943, je recommande:

Anguel WAGENSTEIN: “ Abraham le Poivrot “, L’Esprit des Péninsules, Paris, 2002.

Un roman picaresque savoureux qui met en scène la communauté juive de Plovdîv dans la première moitié du XX ème siècle, et le voyage d’un Israélien “bulgare” dans la Bulgarie d’aujourd’hui. Riche d’un humour juif, généreux et tonique.

Avec, allant crescendo, une petite musique mélancolique qui accompagne cette évocation d’un monde détruit par l’idéologie puis par l’argent.

René MEISSEL

Étiquettes : ,