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juin 7, 2012

Les Juifs de Chine (Shanghai) 2/2

Posted  by Olivier YPSILANTIS

Gravure sur bois de David Ludwig Bloch

 

III –  La vie à Shanghai pendant la Seconde Guerre mondiale.

Depuis 1931, le Japon ne cesse d’accentuer sa pression sur la Chine occupée à combattre les communistes. En juillet 1937, la guerre est officiellement déclarée entre la Chine et le Japon. Le nord de la Chine est conquis par les Nippons qui, dans la foulée, attaquent le sud. En août 1937, la marine japonaise attaque Shanghai. Les combats dureront trois mois. En novembre, la partie chinoise de la ville passe sous contrôle japonais. Les autorités municipales des concessions ont quant à elles déclaré leur neutralité dès le début des hostilités. Ces dernières accueillent des milliers de Chinois qui fuient les combats. Dans la ville chinoise dévastée, des camps sont organisés pour accueillir quelque huit cent mille sans-abris Chinois, tandis que cent vingt mille d’entre eux sont pris en charge par les concessions.

 

Au début de 1940, quatre mille réfugiés vivent dans la Concession française (le secteur le plus huppé de la ville), mille cinq cents dans la Concession internationale, et onze mille à Hongkou, un quartier situé au nord-est de cette dernière et occupé par les Japonais qui permettent aux Juifs de s’y établir librement. Hongkou est une ancienne zone industrielle ravagée par les combats. S’y entassent Chinois, Russes (Juifs et non-Juifs), ainsi que soixante-dix mille Japonais. Ernst G. Heppner y décrit les conditions de vie dans ‟Shanghai Refuge : A Memoir of the World War II Jewish Ghetto” dont des fragments sont consultables en ligne :

http://www.questia.com/library/book/shanghai-refuge-a-memoir-of-the-world-war-ii-jewish-ghetto-by-ernest-g-heppner.jsp

 

Le quartier habité par les réfugiés allemands et autrichiens va se transformer au point d’être surnommé ‟la petite Vienne”, avec maisons réaménagées dans le style occidental, avec boutiques, ateliers, librairies, cafés, restaurants, clubs, etc. Mais dans ce quartier de Hongkou s’entassent aussi des immigrés miséreux, dans ces foyers-dortoirs que les Allemands appellent Heime ; et ils sont nombreux à tomber dans la déchéance physique et morale. Les comités de secours vont avoir de plus en plus de mal à pourvoir à l’alimentation des réfugiés indigents. Fin 1940, le Committee for the Assistance of European Jewish Refugees in Shanghai ne peut plus distribuer les trois repas quotidiens, aussi le dîner est-il supprimé. Après Pearl Harbor, l’American Jewish Joint Distribution Committee suspend son aide financière.

 

Contrairement aux premiers réfugiés arrivés en 1933-1934, ceux qui débarquent entre 1938 et 1941 rencontrent beaucoup plus de difficultés à s’insérer dans la vie économique et sociale, et pour diverses raisons. Parmi ces raisons : ils disposent de très peu de moyens financiers et sont prêts à accepter des travaux jusqu’alors réservés aux Chinois, ce qui indispose les Occidentaux installés de longue date à Shanghai car leur image de marque en souffre. Ces nouveaux arrivants ne manquent pourtant pas de compétences, des compétences par ailleurs fort variées. Les médecins et les dentistes peuvent exercer leur profession avec une relative facilité. Certains parviennent même à ouvrir des cabinets. Ceux qui éprouvent le plus de difficulté sont les employés de bureau et les cadres administratifs : des Russes blancs et des Chinois formés par les Occidentaux occupent les places qui auraient pu leur revenir.

 

L’entrée en guerre des États-Unis contre le Japon, suite au bombardement de Pearl Harbor (8 décembre 1941), va avoir de lourdes conséquences sur la vie des réfugiés juifs de Shanghai. Le jour même de l’attaque contre Pearl Harbor, les Japonais contrôlent tout Shanghai. Les États-Unis réduisent plus encore leur aide. Les réfugiés sont au bord de la famine. C’est alors qu’intervient une femme admirable, Laura Margolis de l’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC). En lien, une notice biographique mise en ligne par Jewish Women’s Archive :

http://jwa.org/blog/laura-margolis-heroine-of-shanghai

Et en complément, un article d’Erica Lyons mis en ligne par Asian Jewish Life, ‟Laura Margolis in the Spotlight. Portrait of an heroine in Shanghai” :

http://asianjewishlife.org/pages/articles/AJL_Issue_8/AJL_CoverStory_Laura_Margolis_Shanghai.html

Et n’oublions pas que Laura Margolis bénéficia du soutien d’un officier de l’armée impériale japonaise, le capitaine Koreshige Inuzuka.

 

En juillet 1942, le SS Standartenführer Joseph Albert Meisinger, surnommé ‟le boucher de Varsovie” (il sera condamné à mort et exécuté), débarque à Shanghai. Ce technicien de la mort va expliquer à ses interlocuteurs japonais que les Juifs, dangereux ennemis de l’Allemagne et de son allié le Japon, sont des saboteurs dont il convient de se débarrasser dans les plus brefs délais. A cet effet, Joseph Albert Meisinger et ses collaborateurs donnent les conseils suivants à leurs interlocuteurs japonais :

— entasser les Juifs nus dans des rafiots pour les couler en haute mer ;

— les expédier dans des mines de sel situées en amont du fleuve Jaune ;

— ouvrir un camp de concentration sur l’île de Tsung-ming (à l’embouchure du fleuve Bleu) pour y soumettre les prisonniers à des expériences médicales.

Et le chef de la délégation nazie conseille aux chefs militaires japonais d’opérer un coup de filet à l’occasion de Roch Hachana. Le vice-consul Mitsugi Shibata qui assiste à la réunion en sort abasourdi et prévient aussitôt les dirigeants de la communauté juive, une initiative qui lui vaudra de nombreux déboires. Le gouvernement japonais refuse catégoriquement les propositions allemandes et s’en tient à une demie-mesure : rassembler les réfugiés juifs dans un ghetto, au centre du quartier de Hongkou. Le mot ‟ghetto” n’est toutefois jamais prononcé, pas plus que le mot ‟juif”. Je passe sur les difficultés relatives au transfert des populations, du ghetto (officiellement créé le 18 février 1943) vers l’extérieur et de l’extérieur vers le ghetto. Le 18 mai 1943, environ quatorze mille réfugiés y sont assignés à résidence tandis que mille cent soixante-douze médecins, infirmières et employés des comités de secours obtiennent une prolongation de séjour à l’extérieur.

 

L’hiver 1943-1944 est particulièrement rude pour les réfugiés. Tout manque. Les comités de secours sont au bord de la banqueroute ; et le nombre de ceux qui dépendent d’eux ne cesse d’augmenter : six mille fin 1943, sept mille trois cents en 1944, onze mille en juin 1945. Grâce à diverses personnalités (parmi lesquelles Laura Margolis et Henry Morgenthau), le JDC injecte des fonds qui vont enrayer cette misère. Le 6 juin 1944 puis le 8 mai 1945 laissent espérer la fin de l’occupation japonaise. Mais le 17 juillet 1945, un tapis de bombes lancé par l’USAF dévaste une partie du ghetto. Une station radio japonaise était visée. Trente-deux réfugiés, des centaines de Japonais et des milliers de Chinois sont tués. Les blessés et les sans-abris sont encore plus nombreux.

 

Le 26 août, Shanghai est libérée. La ville compte quinze mille réfugiés. Je passe sur la chronologie des départs. Simplement, en mars 1965, le dernier rouleau de la Torah part pour l’Australie ; et, selon un bulletin de la Jewish Telegraph Agency, Max Leibovich décède à Shanghai le 15 janvier 1982, à l’âge de soixante-quinze ans. Il était le dernier  membre de la communauté juive de la ville — ou l’un des derniers ?

 

Afin de prolonger cette suite de cinq articles dédiée aux Juifs de Chine, un lien d’une très grande richesse intitulé “L’histoire passionnante des Juifs à Shanghai et en Chine” (mis en ligne par Israel Star News) :

http://www.israelstarnews.fr/2010/04/histoire-des-juifs-a-shanghai-et-en-chine/

 

Mitsugi Shibata, vice-consul du Japon à Shanghai. Son action permit de sauver de nombreux Juifs de Shanghai.

http://www.couragetocare.com.au/SiteMedia/w3svc006/Uploads/Documents/b9a63dd0-5aab-4e37-b745-ad3949202fa7.pdf

 

 http://zakhor-online.com/?p=3810

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juin 5, 2012

Les Juifs de Chine (Shanghai) 1/2

 

A Chiune Sugihara (1900-1986), consul général du Japon à Kovno (Lituanie), honoré du titre de «Juste parmi les nations» en 1985. 

 

Gravure sur bois de David Ludwig Bloch (1910-2002), Juif de Shanghai de 1940 à 1949. 

 

I – Les communautés juives de Shanghai avant la Seconde Guerre mondiale.

Avant l’arrivée à Shanghai des Juifs qui fuient le nazisme, la ville compte déjà deux communautés juives. L’une est séfarade, originaire d’Irak et d’Inde pour l’essentiel ; elle est installée là depuis le milieu du XIXe siècle ; l’autre est ashkénaze, et la plupart de ses membres ont fui la Révolution d’Octobre. Le premier Juif à s’installer à Shanghai (dès l’ouverture du port au commerce international) est Elias David Sassoon, Juif de Bagdad ayant transité par Bombay, fondateur en 1845 de la firme Sassoon, filiale de la David Sassoon & Sons Company fondée par son père à Bombay, en 1832. La famille Sassoon est à l’origine du développement de Shanghai qui deviendra l’axe le plus important de son empire commercial, industriel et financier. D’autres noms séfarades marqueront l’histoire de cette ville, mais celui des Sassoon occupe sans conteste la plus haute place.

 

A partir de 1931, lorsque les Japonais envahissent la Mandchourie, de nombreux Juifs russes fuient Harbin et se réfugient à Shanghai où ils reçoivent l’aide des Séfarades fortunés qui font construire des centres d’éducation et de santé. Malgré tout, les Séfarades de Shanghai se verront reprocher leur détachement de la vie communautaire.  Il est vrai que les hommes d’affaires ne fréquentent guère ceux qui vivent de leur générosité ; il n’empêche que leur rôle sera déterminant lorsqu’il s’agira de secourir les dix-huit mille Juifs d’Europe centrale et orientale fuyant le nazisme.

 

Une communauté ashkénaze s’installe donc à Shanghai où la communauté séfarade tient une place prédominante. Je ne retracerai pas dans le présent article l’histoire de ces Ashkénazes, elle m’entraînerait trop loin et ferait de cet article un livre. Simplement, avant l’arrivée des Juifs d’Europe fuyant le nazisme, d’autres Juifs d’Europe s’étaient installés à Shanghai. Ils fuyaient la Révolution bolchévique. Ces Juifs ashkénazes sont modestes voire pauvres. Ils sont nombreux à dépendre des œuvres caritatives. Ashkénazes et Séfarades ont des rapports assez distants, ce qu’explique en partie le fait qu’ils n’ont pas de langue commune : les Séfarades parlent l’anglais voire l’arabe et le hindi, les Ashkénazes parlent le russe et/ou le yiddish ; et personne ne parle l’hébreu, hormis quelques rabbins. Les Ashkénazes n’ont pas très bonne réputation : il y a parmi eux d’anciens soldats, des aventuriers, des évadés de camps sibériens. Certains ont ouvert des tripots dans des quartiers malfamés. Par ailleurs, les Ashkénazes sont nettement plus engagés dans le projet sioniste que ne le sont les Séfarades.

 

II – Les réfugiés juifs d’Europe centrale et orientale.

Les Juifs d’Europe centrale et orientale qui fuient le nazisme et trouvent refuge à Shanghai sont environ dix-huit mille. Leur arrivée s’échelonne entre 1933 et 1941, en trois flux migratoires : de 1933 à la fin 1938, de la fin 1938 à juin 1940, de juin 1940 à décembre 1941.

 

A la fin de l’année 1938, les Juifs allemands établis à Shanghai sont environ quatre cent cinquante. Ils sont peu religieux et, pour la plupart, membres de professions libérales. Parmi eux, de nombreux médecins. Ces immigrés s’insèrent aisément dans la vie économique et sociale de la ville et trouvent sans tarder des emplois dans l’enseignement, les hôpitaux chinois ou les dispensaires des missions.

 

En juillet 1938, les trente-et-un pays présent à la conférence d’Evian ont fermé leurs portes aux Juifs menacés par les nazis. Seule la République dominicaine fait un geste et propose d’accueillir cent mille Juifs dans une zone agricole, à condition que les frais soient supportés par les intéressés. Le président de la République dominicaine est Rafael Leónidas Trujillo Molina, El Jefe, n’agit aucunement par philosémitisme ou, plus simplement, par humanisme. Il n’empêche, c’est mieux que rien. Victor Kuperminc explique les raisons du geste de ce dictateur dans le très riche lien suivant, intitulé ‟La conférence d’Evian”  :

http://www.sefarad.org/publication/lm/035/5.html

Des projets d’émigration massive sont élaborés, comme le plan Madagascar qui prévoit l’évacuation de quatre millions de Juifs d’Europe. Ce plan qui n’aboutira pas sera la dernière tentative destinée à résoudre la question juive par l’émigration. Des rumeurs circulent au sujet de Shanghai. Aucune restriction migratoire n’est imposée, ni visa ni caution ne sont exigés. Mais comment s’y rendre ? Et les Japonais, alliés des nazis, sont en guerre contre la Chine. Comment survivre là-bas ? Ernst G. Heppner (né en 1921 à Breslau, il vécut à Shanghai de 1939 à 1947) rend compte de ces inquiétudes dans son livre de souvenirs : ‟Shanghai Refuge – A Memoir of the World War II Jewish Ghetto” (publié en 1993 par University of Nebraska).

 

Les émigrés qui débarquent à Shanghai se trouvent sans grands moyens de subsistance étant donné qu’ils n’ont le droit d’emporter que le minimum. La communauté juive s’organise pour les recevoir. En octobre 1938, toutes les organisations communautaires tant ashkénazes que séfarades se réunissent et fondent le Committee for the Assistance of European Jewish Refugees in Shanghai dirigé par Michel Speelman. En décembre 1938, les réfugiés sont déjà mille cinq cents. Shanghai continue d’être le seul endroit où l’on puisse débarquer sans visa, argent ou garantie ; et l’information circule. Les compagnies maritimes italiennes et allemandes affichent complet pour les six mois à venir. A Shanghai, on finit par s’inquiéter, à commencer par Michel Speelman lui-même : cette immigration ne va-t-elle pas finir par nuire au niveau de vie de ceux qui sont déjà installés. On s’efforce de décourager les candidats mais rien n’y fait. Dans la première moitié de l’année 1939, mille cinq cents à deux mille personnes débarquent chaque mois. A ce rythme, on prévoit qu’ils seront vingt à vingt-cinq mille à la fin de l’année. Les attitudes changent à Shanghai. Le Committee for the Assistance of European Jewish Refugees in Shanghai dispose de moyens insuffisants pour faire face à un tel afflux. Les Chinois quant à eux ne montrent aucune hostilité. Sur les quatre millions de Chinois qui vivent à Shanghai, huit cent mille sont eux-mêmes des réfugiés dont cent vingt mille sont pris en charge par les concessions. Ce sont les Européens qui s’inquiètent : les Russes qui voient dans ces Juifs des concurrents économiques et, dans une moindre mesure, les Ashkénazes dont la situation est souvent fort précaire. De riches Européens estiment par ailleurs que l’arrivée massive de ces déshérités leur fait perdre la face devant les Asiatiques. Une brochure antisémite se met à circuler ; elle est intitulée ‟A Warning to all Chinese, Japanese and Gentiles Alike – The «Chosen People» have invaded Shanghai” avec, en sous-titre ‟Be prepared to Resist an Economic invasion and be prepared for an Era of Crime, Sin and Intrigue”, signé Anti-Jewish KKK.

 

La guerre sino-japonaise a durement affecté la vie économique de Shanghai. Les démarches auprès des consulats et des compagnies maritimes n’ont pu ralentir l’arrivée des immigrants. Les responsables de la communauté juive s’inquiètent et décident de s’adresser à la seule autorité qui puisse contrôler ce flux, l’autorité nippone. Le 25 mai 1939, sir Victor Sassoon, représentant la communauté séfarade, et Ellis Hayim, représentant le Committee for the Assistance of European Jewish Refugees in Shanghai, demandent officiellement qu’elle mette fin à l’immigration juive à Shanghai.

 

Les autorités japonaises sont contrariées. Leur connaissance du monde juif se limite aux   ‟Protocoles des Sages de Sion”. Une lecture naïve les a convaincues de la mainmise des Juifs sur toutes les affaires du monde, notamment aux États-Unis. Or, le Japon a besoin des États-Unis et ne veut en aucun cas se l’aliéner. Mieux. Dès juillet 1934, le ministère des Affaires étrangères japonais avait conçu le projet d’installer cinquante mille Juifs dans l’État du Mandchoukuo — voir le plan Fugu —, un État soit disant indépendant mais mis en place et contrôlé par le Japon impérial, au Nord-Ouest de la Chine, entre 1932 et 1945. Les Japonais misent sur les Juifs ‟maîtres de la finance mondiale” et voilà que des Juifs leur demandent d’endiguer l’immigration juive ! Les Japonais sont réticents ; ils redoutent les conséquences d’une telle décision, surtout auprès des États-Unis. Ils finissent malgré tout par obtempérer mais en insistant sur le fait que cette décision a été prise à la requête des dirigeants juifs du Committee for the Assistance of European Jewish Refugees in Shanghai. Le décret visant à limiter l’immigration juive entrera en vigueur le 21 août 1939.

 

Parmi les Juifs qui rallient Shanghai à partir de juin 1940, plusieurs centaines d’Allemands et d’Autrichiens, ainsi que quelques Hongrois et Tchécoslovaques. Entre août et octobre 1941 débarquent mille cent réfugiés originaires d’Europe orientale. Parmi eux, neuf cents Polonais dont environ quatre cents religieux. Et parmi ces derniers, deux cent cinquante étudiants et professeurs de la Yeshiva de Mir. Ce groupe de Polonais (qui compte des écrivains et des journalistes, des bundistes, des sionistes et des acteurs de théâtre yiddish) aura une grande influence sur la communauté juive de Shanghai.

 

En lien, un compte-rendu de l’extraordinaire parcours de la Yeshiva de Mir par Chaim Shapiro, ‟The Mirrer Yeshiva’s Escape from Europe” :

http://www.jewishworldreview.com/0298/mirrer.html

 

En lien, un article mis en ligne par Jewish Communities of China et intitulé ‟The Chronologie of the Jews of Shanghai from 1832 to the Present Day” :

http://www.jewsofchina.org/jewsofchina/Templates/showpage.asp?DBID=1&LNGID=1&TMID=84&FID=890

 

La yeshiva de Mir, à Shanghai. 

 (à suivre) 

 

Zakhor Online
Auteur: Olivier YPSILANTIS Tuesday, 05 June 2012 12:26:23
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mai 31, 2012

Les Juifs de Chine (Kaifeng) 3/3

Posted  by Olivier YPSILANTIS

 

III.  La communauté juive de Kaifeng

D’où venaient les Juifs de Kaifeng ? Une seule information précise nous est donnée, par les stèles que nous avons mentionnées, des stèles érigées sur l’emplacement de la synagogue. D’après leurs inscriptions, on peut supposer que les Juifs de Kaifeng seraient venus d’Inde, ce que semble corroborer la mention qui y est faite de toiles de coton apportées en tribu à l’empereur de Chine. Le coton n’était alors pas cultivé dans ce pays. Il devait donc s’agir de coton indien, très apprécié des Chinois. La tradition orale renforce par ailleurs une hypothétique origine indienne des Juifs de Kaifeng. Des jésuites penchent, quant à eux, pour une origine persane, notamment en s’appuyant sur l’argument linguistique. Jean Domenge note ‟qu’ils baragouinent un peu le persan, qu’eux et les Mahométans appellent Farsi”, un argument qui ne peut être tenu pour décisif dans la mesure où le persan était la lingua franca de la plupart des commerçants de l’Inde et des côtes de Chine. L’origine indienne est donc sujette à caution. Les manuscrits apportés par ces immigrants ont été en grande partie détruits par des intempéries et ceux qui ont survécu sont des dons d’autres communautés ou des copies postérieures aux désastres. Précisons par ailleurs que l’hypothèse de l’origine indienne n’exclut pas l’origine persane : l’Inde aurait pu n’être qu’une étape entre la Perse et Kaifeng. Mais il y a plus. L’étude des livres de prières en usage à Kaifeng révèle des ressemblances notables avec les rituels yéménites. Nadine Perront remarque : ‟Nous sommes aujourd’hui incapables de savoir s’ils (les Juifs de Kaifeng) sont arrivés de Perse par l’Inde ou du Yemen par l’Afghanistan, s’ils ont emprunté la voie maritime ou la route des caravanes, si l’immigration a été massive ou bien s’est faite en plusieurs vagues et, dans ce cas, sur combien d’années ou de siècles. Une seule certitude : ils ne sont ni des exilés de l’époque pré-talmudique ni des caraïtes. Rabbanites, ils se conforment aux préceptes de Maïmonide. Leurs prières et leur liturgie sont en parfait accord avec les principes talmudiques.”

 

Il existe deux hypothèses sur la date de l’arrivée des Juifs à Kaifeng. Et aucun indice ne permet encore de trancher en faveur de l’une ou de l’autre. Pour certains sinologues, les Juifs sont arrivés entre 960 et 1126, sous la dynastie des Song ; pour d’autres, la date de construction de leur première synagogue (1163) pourrait plus ou moins correspondre à leur arrivée.

 

Quelle fut l’importance numérique de cette communauté juive des lointains ? La stèle de 1489 rapporte que les familles juives de Kaifeng regroupent alors dix-sept patronymes, tous gravés dans la pierre. Ces patronymes sont à coup sûr ceux qu’ils portaient au moment où fut gravée ladite stèle, et non à l’époque de leur arrivée, des patronymes dont ils ont probablement hérité sous les Ming. La stèle de 1663 n’en mentionne plus que sept, autant de patronymes qui seront confirmés au XIXe siècle tant par les voyageurs que par un manuscrit acquis en 1851 et conservé à la Hebrew Union College of Cincinnati, un registre généalogique des sept familles compilé aux alentours de 1670. Ce document laisse entendre qu’au XVIIe siècle la communauté juive de Kaifeng comptait entre 750 et 850 membres répartis sur trois générations.

 

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La synagogue de Kaifeng a été détruite à trois reprises au cours des siècles. Seule la dernière version nous est connue, grâce aux travaux scrupuleux des jésuites. Ce que nous savons des deux premières versions nous est fourni par les textes en chinois des trois stèles commémoratives, érigées à l’occasion des travaux de construction et de restauration de la synagogue. Elles indiquent 1163 comme année de l’inauguration de la première synagogue qui sera restaurée en 1279, 1421 et 1445. En 1461, elle est emportée par une crue et reconstruite en 1489. En 1512, une autre stèle est érigée afin de célébrer la construction de bâtiments annexes et la restauration du pavillon qui abrite la stèle de 1489. En 1642, une crue emporte la synagogue. Une stèle nous apprend que sa reconstruction débute en 1653. Cette synagogue a été scrupuleusement décrite, notamment par les jésuites Paul Gozani et Jean Domenge. Il s’agit de la synagogue au temps de sa splendeur, au XVIIe et XVIIIe siècles. Au milieu du XIXe siècle, les voyageurs noteront son délabrement. En 1866, William Alexander Parsons Martin n’en retrouvera rien.

 

La crue de 1642 a emporté la ville de Kaifeng, la synagogue et ses manuscrits. Le rabbin parvient à reconstituer un rouleau complet à partir de fragments sauvés des eaux. Deux autres rouleaux sont pareillement recomposés. Enfin, dix copies sont faites à partir de ces trois manuscrits reconstitués. En 1851, deux délégués protestants chinois ne dénombrent que douze rouleaux et en achètent la moitié, dont un sauvé des eaux et tout rapetassé ; en 1866, William Alexander Parsons Martin en achète deux ; en 1870, le diplomate autrichien Karl von Scherzer en achète un ; et en 1899, Mgr. Volonteri en achète un autre. Nul ne sait ce qu’il est advenu des autres rouleaux. Ces acquisitions sont actuellement la possession de musées et de bibliothèques, à Jérusalem, Londres, Cambridge, Oxford, Philadelphie, New York, Vienne et Paris. En 1850, les deux délégués chinois avaient également fait l’acquisition de six volumes des sections du Pentateuque et de deux rituels de prières ; puis, l’année suivante, de vingt-neuf volumes de parachiot et de vingt-huit rituels de prières incluant une généalogie des principales figures juives de Kaifeng, du XVe siècle au XVIIe siècle. L’étude de l’ensemble des manuscrits conservés révèle qu’ils sont conformes aux principes liturgiques édictés par Maïmonide et que les Juifs de Kaifeng observent les fêtes prescrites par le rite orthodoxe.

 

Les Juifs doivent composer avec le pouvoir, l’empereur et la religion dominante (le confucianisme), dans la mesure toutefois où ils ne la jugent pas contraire à leur foi. A en croire les stèles et les inscriptions qui ornent la synagogue, judaïsme et confucianisme vivent alors en harmonie à Kaifeng.

 

Les fêtes, les rituels et les prescriptions religieuses vont s’étioler au fil du temps. En 1867, Jacob Liebermann remarque par exemple que le Shabbat n’est plus observé. Tous les voyageurs ont noté une certaine perméabilité aux solennités chinoises, perméabilité qui s’accentuera jusqu’à la complète disparition des solennités juives. L’étiolement du judaïsme à Kaifeng s’explique essentiellement par l’appauvrissement des relations avec les Juifs de l’étranger et de Chine. Vers 1800, la mort du dernier rabbin accélère la négligence des pratiques qui se teintent toujours plus d’apports chinois. Elles disparaissent dans la seconde moitié du XIXe siècle.

 

Dans la Chine impériale, les Juifs ne sont exclus d’aucune charge, fonction ou profession. Ils peuvent se présenter aux examens mandarinaux, pratiquer le commerce, l’agriculture, l’artisanat et même faire carrière dans l’armée et y atteindre le grade d’officier. La stèle de 1663 fait état de vingt lettrés, quatorze officiers et quatre médecins, à une époque où la communauté est constituée de deux cent quarante-et-une familles. Que s’est-il donc passé pour que cette communauté se retrouve dans un état qui ne va cesser d’empirer au cours du XIXe siècle, pour qu’elle en vienne à démonter sa synagogue afin de subvenir à ses besoins ? Il faudrait bien sûr évoquer la politique xénophobe de l’empereur mandchou Yongcheng (1723-1735) puis de son fils Qianlong (1735-1796). Précisons toutefois que cette politique touche tout le monde, notamment les missionnaires chrétiens, et qu’il ne peut en aucun cas être question d’antisémitisme. Les Juifs sont regardés comme suspects non en tant que tels mais parce qu’ils ont entretenu d’étroites relations avec les jésuites. Précisons également que c’est uniquement sous les dynasties étrangères que les minorités de l’Empire ont eu à souffrir de discriminations, sous les Yuan mongols et les Qing mandchous, jamais sous les dynasties chinoises.

 

Il est remarquable qu’une aussi petite communauté ait pu préserver aussi longtemps son identité, malgré les nombreux mariages mixtes, malgré son intégration dans la société chinoise, malgré son isolement dans un immense empire et l’oubli progressif de l’hébreu. Il est probable que les Juifs arrivés à Kaifeng n’aient pas été pas accompagnés de leurs femmes et qu’ils aient contracté des mariages avec des non-Juives. Le registre généalogique acquis par les délégués chinois signale que sous la dynastie des Ming, près d’un tiers de leurs épouses n’étaient pas juives — ce qu’elles devinrent par le mariage. Les coutumes juives (notamment la circoncision et les règles du cacherout) n’étaient pas faciles à accepter pour ces femmes et leurs familles d’origine. Au XIXe siècle, les unions mixtes sans conversion de l’épouse allaient devenir la règle, une situation qui allait de pair avec l’abandon des activités communautaires.

Un très riche lien intitulé ‟Les communautés juives de Chine” avec photographies du voyageur Rémi Huppert conduit par ailleurs à de nombreux liens qui permettront aux curieux d’en savoir plus :

http://www.modia.org/communaut/chine-juifs-1.html

 

Un lien YouTube intitulé ‟Kaifeng, ses Juifs chinois et la ville” (durée 13 mn 34) :

http://www.youtube.com/watch?v=x1Nop7yZ5t4

 

Un lien YouTube intitulé ‟Chinese Jews from Kaifeng arrive in Israel 2009” (durée 4 mn 34), un documentaire produit par Shavei Israel :

http://www.youtube.com/watch?v=edhtdoPukk0

 

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Juifs de Kaifeng célébrant le Nouvel An

http://zakhor-online.com/?p=3746

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mai 30, 2012

Les Juifs de Chine (Kaifeng) 2/3

Posted  by Olivier YPSILANTIS

 

  1. Les premiers Juifs en terre de Chine.

Suite à la parution des relations de voyages de Matteo Ricci et d’Alvaro de Semmedo, publiées respectivement en 1615 et 1641 et traduites sans tarder dans diverses langues européennes, savants et théologiens se posent des questions, des questions qui aujourd’hui encore n’ont pas trouvé de réponses définitives. Quand les Juifs arrivèrent-ils en Chine ? D’où venaient-ils ? Quels itinéraires ont-ils suivi ? Pour quelle raison ont-ils quitté leur(s) pays d’origine ? Dans quelles villes de Chine se sont-ils installés ? Autant de questions qui, faute de documents fiables, laissent libre cours à l’imagination, surtout lorsque s’y mêle l’histoire des dix tribus perdues.

 

 

En 1650, Menasseh ben Israël (1604-1657), grand-rabbin d’Amsterdam, fait remonter l’arrivée des Juifs en Chine à la dynastie Zhou (1122-256 avant J.-C.) en s’appuyant sur le verset suivant (Isaïe, XLIX, 12) : ‟Les voici qui viennent de loin, les uns du Nord et de l’Occident, les autres du pays des Sinim.” Il faut lire ‟Espérance d’Israël”, publié chez Librairie philosophique Joseph Vrin, en 1979. Ci-joint, une notice biographique Akadem sur ce rabbin passionné par l’histoire des tribus perdues :

http://www.akadem.org//medias/documents/bio_Menasseben_Israel-Doc3.pdf

Menasseh ben Israël n’est pas le seul à invoquer Isaïe afin d’apporter une réponse au mystère des Juifs de Chine. Pour le grand-rabbin d’Amsterdam, il ne fait aucun doute que ‟le pays des Sinim” renvoie à l’Empire du Milieu et que les Juifs de Chine descendent de la tribu perdue de Ruben, réfugiée en Chine entre 733-732 avant J.-C. (époque de la dispersion d’Israël) et 525-500 avant J.-C. (époque à laquelle se réfère la prophétie d’Isaïe). Mais la Chine n’était alors qu’un patchwork, comme l’Allemagne avant Bismarck. Elle ne s’unifiera qu’en 221 avant J.-C. Par ailleurs, le terme hébraïque Sin et ses variantes qui désignent la Chine ne se rencontrent pas avant le IXe siècle de notre ère. Mais surtout, depuis la découverte d’une copie complète du livre d’Isaïe parmi les rouleaux de la mer Morte, on sait que le terme Sinim (Sevaniyyim) se réfère aux habitants de Syène, ville du sud de l’Egypte. Et passons sur les erreurs d’interprétation en tous genres comme celle de cet honorable lettré chinois non-Juif qui, sur une stèle commémorative érigée en 1489, à l’emplacement de la synagogue de Kaifeng, situait à l’époque des Zhou non pas l’arrivée des Juifs en Chine… mais l’origine du judaïsme… D’autres laissèrent entendre que les Juifs se seraient rendus en Chine pour commercer la soie dès le VIIIe siècle avant J.-C. Les Juifs se lanceront bien dans le commerce de la soie mais postérieurement. Il est donc peu probable que les premières migrations juives remontent à la dynastie Zhou. L’hypothèse de certains jésuites selon laquelle les Juifs seraient arrivés en Chine sous la dynastie des Han (206 avant J.-C. 221 après J.-C.) est plus plausible mais sans preuve, puisqu’elle s’appuie essentiellement sur la tradition orale de la communauté de Kaifeng et sur une inscription gravée dans une stèle érigée à l’emplacement de la synagogue, en 1512.

 

Les premières traces tangibles d’une présence juive en Chine remontent à la dynastie des Tang (618-907 après J.-C.). Elles sont constituées par le fragment d’une lettre rédigée en judéo-perse, sur du papier (un produit alors exclusivement fabriqué en Chine), découverte en 1901 par sir Aurel Stein, dans le Turkestan chinois, une lettre adressée par un marchand juif à l’un de ses compatriotes. L’autre trace, une page de prières rédigée en hébreu découverte par Paul Elliot parmi les documents exhumés par sir Aurel Stein dans une grotte de la province du Gansu. Ces deux témoignages dateraient du VIIIe siècle.

 

Le périple des marchands juifs, notamment des Radhanites, est largement décrit par le Perse Ibn Khordadbeh, dans son ‟Livre des Routes et des Royaumes” qui rend compte des routes commerciales et des peuples de la civilisation musulmane. Au IXsiècle, des marchands juifs se seraient non seulement rendus en Chine mais ils s’y seraient installés. Les annales de la dynastie des Tang ne mentionnent aucune présence juive en Chine ; mais le sinologue Paul Pelliot remarque : ‟A Ningpo, comme dans toute cette région de l’embouchure du Yang-tze, aventuriers et commerçants débarqués de larges jonques persanes, gens de toutes races et de tous cultes, manichéens et mazdéens, musulmans et nestoriens, se heurtaient à des frères venus par l’autre route, par le Turkestan et le Kansou. Il serait étrange que les Juifs se fussent seuls tenus en dehors de ce courant puissant.” Sous la dynastie des Song (960-1279), la présence de Juifs en Chine est une certitude puisque la communauté de Kaifeng édifie sa synagogue en 1163.

 

Les Juifs ont donc pénétré en Chine, individuellement ou en groupe, sur une période qui couvre plusieurs siècles. Il est possible qu’ils aient emprunté les voies maritimes des marchands musulmans, au départ du Yémen et du golfe Persique via l’Inde, pour gagner les ports de Ningpo et Canton. Il est certain qu’ils empruntèrent la voie terrestre, les routes des caravanes, la route de la soie, ainsi que l’attestent les traces ci-dessus évoquées.

 

Des indices laissent penser qu’outre Kaifeng il existait d’autres communautés juives en Chine. Parmi ces indices, citons celui que nous livre Abu Zayd qui, dans sa relation de voyage, fait état du massacre, en 879, à Canton, de ‟cent vingts mille Musulmans, Juifs, Chrétiens et Parsis qui vivaient dans la ville où ils étaient devenus marchands” par le rebelle Huang Chao. La stèle commémorative érigée en 1489 sur l’emplacement de la synagogue de Kaifeng mentionne des Juifs à Ningpo, à Ningxia (province du Gansu) et Huizhou (province de l’Anhui). Quoiqu’il en soit, lorsqu’au XVIIe siècle les jésuites prennent contact avec la communauté de Kaifeng, les autres communautés juives de Chine ont disparu sans laisser de trace.

 

http://zakhor-online.com/?p=3734

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mai 29, 2012

Les Juifs de Chine (Kaifeng) 1/3

Posted  by Olivier YPSILANTIS

 

Cet article amplifie l’article en deux parties mis en ligne sur ce blog le 30 mars et le 3 avril 2011 : ‟Judaïsme en terre d’Asie”. J’ai divisé ‟Les Juifs de Chine (Kaifeng)” en trois parties qui seront suivies par ‟Les Juifs de Chine (Shanghai)”, en deux parties. Pour écrire ces cinq articles, je me suis appuyé sur l’excellente étude de Nadine Perront intitulée ‟Être juif en Chine” et sous-titrée ‟L’histoire extraordinaire des communautés de Kaifeng et de Shanghai”. Nadine Perront est traductrice du chinois. Son étude a été publiée chez Albin Michel dans la collection ‟Présences du judaïsme” poche.

 

Deux petits Juifs de Chine. 

 

I. Les Juifs de Kaifeng et l’Occident : historique des relations.

Dès la fin du IXe siècle, des voyageurs et des missionnaires font état d’une présence juive dans l’Empire du Milieu mais personne n’y prête grande attention. Certaines histoires paraissent farfelues. Marco Polo semble plus digne de foi lorsqu’il évoque sa rencontre avec des Juifs, à Pékin, en 1286. D’autres indices d’une présence juive à l’autre bout du monde sont rapportés mais ils n’éveillent guère la curiosité en Occident. Il faut attendre le début du XVIIe siècle pour que la découverte des Juifs de Kaifeng par le jésuite Matteo Ricci commence à susciter un certain intérêt.

 

Matteo Ricci (1552-1670) est l’initiateur d’une stratégie apostolique particulièrement volontaire : l’adaptation aux coutume locales de la contrée visée par l’évangélisation. Ainsi ce jésuite italien va-t-il devenir un lettré confucéen et acquérir une grande réputation dans la capitale de l’Empire. En 1605, dans la résidence de la mission jésuite qu’il a fondée, il reçoit la visite d’un mandarin, membre de la communauté juive de Kaifeng. S’en suit un long quiproquo où ce Juif prend ce Chrétien pour un Juif, où ce Chrétien prend ce Juif pour un Chrétien. Trois années passent, sans contact, jusqu’à ce que le vieux rabbin de Kaifeng, sentant qu’il n’y n’avait aucun Juif dans son entourage capable de lui succéder, propose sa place au père Matteo Ricci. Il semble qu’aucune réponse n’ait été donnée au rabbin qui décède en 1608 ; puis c’est au tour du père Matteo Ricci, en 1610. Le père Niccolò Longobardi lui succède. Lui aussi croit en la possibilité de convertir les Juifs. Toutefois, les espoirs des Jésuites seront déçus, ainsi que l’atteste leur silence sur leur mission apostolique. Les efforts pour convertir les Juifs de Kaifeng demeureront infructueux trois siècles durant ; et lorsque les Juifs choisiront d’abandonner leur foi, ils choisiront l’islam ou des croyances autochtones.

 

Une histoire qui aujourd’hui prête à sourire : les Juifs de Kaifeng se retrouvent placés malgré eux dans la position d’arbitre à la demande des jésuites qui se heurtent aux dominicains et aux franciscains. Les jésuites font appel aux Juifs pour justifier le bien-fondé de leur stratégie apostolique. En effet, il convient de s’adapter aux usages locaux afin d’espérer avancer dans l’évangélisation et, de ce point de vue, les jésuites se sont montrés efficaces. Mais ce pragmatisme de la Compagnie de Jésus est considéré comme une trahison par leurs rivaux. Dominicains et franciscains jugent que les jésuites flirtent un peu trop avec la philosophie et les rites confucéens. Je passe sur les détails de la controverse casuistique (connue sous le nom de querelle des rites chinois) qui oppose ces trois ordres. Les papes successifs sont sollicités. Rome demande aux jésuites de s’expliquer sur leur bienveillance envers des pratiques locales qualifiées d’idolâtres. Ce sont donc les Juifs de Kaifeng qui vont aider les jésuites à étayer leur défense : ces Juifs qui affirment être en Chine depuis la dynastie des Han ont à coup sûr préservé leur foi monothéiste tout en acceptant un certain degré de sinisation. Le père Giampaolo Gozani chargé d’enquêter fait parvenir à Rome, en 1704, un rapport qui conclut que les Juifs sont aussi peu suspects d’idolâtrie que les Chrétiens eux-mêmes. La polémique n’est pas terminée pour autant.

 

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, les Juifs sont à nouveau impliqués, à leur insu, dans une calomnie. En effet, la chrétienté soupçonne les docteurs du Talmud d’avoir expurgé la Bible hébraïque des passages concernant le Christ. Cette accusation n’est pas nouvelle, on se souvient de saint Justin. Et les Musulmans accuseront les Juifs d’en avoir fait autant avec Mahomet. Mais, à cette époque, ce sont les Chrétiens qui montrent le plus d’acharnement à dénoncer les Juifs de la sorte. Les Pères de l’Église avaient pavé la voie. Le Moyen Âge puis la Contre-Réforme vont s’y engager avec véhémence. Le talmudiste italien Lazarus de Viterbo est sommé par le Vatican de présenter une défense de la Bible hébraïque. Je passe sur cet acte de défense qui nécessiterait de longs développements  pour mettre en lien un article extrait de ‟The Jewish Quartely Review” intitulé ‟Lazarus de Viterbo’s Epistle to Cardinal Sirleto concerning the Integrity of the Text of the Hebrew Bible” :

http://www.jstor.org/stable/1450235

 

Suite aux informations transmises par le père Matteo Ricci, on en vient à se dire que si les Juifs étaient arrivés en Chine avant la naissance du Christ, on parviendrait peut-être, grâce aux documents en leur possession, à prouver que l’actuelle Bible des Juifs est corrompue. Alvaro de Semmedo écrit : ‟Ils (les Juifs de Chine) n’ont aucune connaissance du Christ, d’où il semblerait qu’ils entrèrent à la Chine avant sa venue dans le monde ; ou, tout au moins, s’ils entendirent jamais parler de lui, que la mémoire leur est tout à fait perdue : et, par conséquent, il serait d’une grande importance de voir leur Bible : laquelle, peut-être, ils n’ont pas corrompue, ainsi que l’ont fait nos Juifs, afin d’obscurcir la gloire de notre Rédempteur.” Cette proposition d’Alvaro de Semmedo est reprise par Gottfried Wilhelm Leibniz. Bref, la chrétienté espère trouver chez ces Juifs des lointains, coupés du reste des Juifs, les preuves que ces derniers ont bien falsifié les Écritures, des preuves qui serviraient par ailleurs à combattre ‟les extravagances du Talmud”, ainsi que l’écrit le père Charles Le Gobien. Le sujet passionne. Le père Giampaolo Gozani soupçonne les Juifs de Kaifeng d’être des talmudistes.

 

Le jésuite Jean Domenge multiplie communications et dessins qui vont constituer la quasi-totalité de nos connaissances sur cette communauté jusqu’en 1850. Mais il ne parviendra pas à mettre la main sur la Bible des Juifs malgré tous ses efforts. Les Juifs lui permettent néanmoins d’étudier leurs textes et d’en faire des copies parcellaires. Le rapport qu’il rédige met fin aux espoirs des Chrétiens : les talmudistes n’ont point corrompu les Écritures, tout au moins on ne peut en avoir la preuve. Les Chrétiens savent à présent qu’ils ne trouveront pas trace des prétendues prophéties qui, dans ‟l’Ancien” Testament sont censées annoncer la venue du Christ. Vers le milieu du XXe siècle, diverses personnalités parviendront à se procurer des rouleaux de la synagogue de Kaifeng qui n’apporteront aucun démenti aux conclusions du père Jean Domenge.

 

L’empereur Yongzheng accède au trône en 1723. Il expulse les Chrétiens et ferme les frontières. L’intérieur de l’Empire restera fermé aux étrangers jusqu’aux traités de Tientsin (1858-1860). Les Juifs de Kaifeng se retrouvent coupés du reste du monde, tandis qu’en Europe les documents transmis par les missionnaires de la Compagnie de Jésus suscitent un grand intérêt, tant chez les Chrétiens que chez les Juifs. L’impossibilité d’entrer en contact direct avec les Juifs de Kaifeng stimule les échanges épistolaires. Mais cent vingt-cinq années d’isolement vont laisser cette communauté dans un état déplorable.

 

En 1850-1851, le contact est secrètement rétabli. Deux délégués chinois se rendent incognitos à Kaifeng et tiennent un carnet de voyage qui sera publié à Shanghai, en 1851, sous le titre : ‟The Jews at K’aie-fung-foo : Being a Narrative of a Mission of Inquiry to the Jewish Synagogue at K’aie-fung-foo, on Behalf of the London Society for Promoting Christianity among the Jews.” Ils rendent compte du terrible abandon dans lequel se trouve la communauté juive. Sa misère spirituelle et matérielle est telle que les délégués ont pu acheter des manuscrits, des livres et des rouleaux de la Loi de la synagogue, chose impensable du temps des missions de la Compagnie de Jésus.

 

A partir de 1866, des Occidentaux se remettent à voyager à l’intérieur du pays sans risquer pour autant leur vie. Ils prennent la mesure de l’état de désintégration de la communauté juive de Kaifeng. Le premier à s’y rendre est le presbytérien William Alexander Parsons Martin. La synagogue n’existe plus. Sur son emplacement se dresse une stèle avec inscriptions commémoratives relatives à la construction puis aux reconstructions de la synagogue.  Ce sont les Juifs eux-mêmes qui, acculés à la misère et à l’acculturation, ont réutilisé ses matériaux. Les Juifs qu’il rencontre lui font part de leur crainte d’être absorbés par l’islam voir le paganisme. La grande tablette qui portait en lettres d’or le nom d’Israël est devenue propriété de l’une des mosquées de la ville. Bref, les signes d’une agonie du judaïsme de Kaifeng alarme ce voyageur qui, trois ans après sa visite, adresse une lettre à l’éditeur du ‟Jewish Times” de New York par laquelle il appelle au sauvetage de cette communauté en péril. Première étape : reconstruire la synagogue. Mais tous les projets élaborés par les communautés juives d’Occident afin de venir au secours de leurs frères de Chine avorteront.

 

En 1867, l’évêque d’origine juive Samuel Isaac Joseph Schereschewsky se rend à Kaifeng. On ne conserve aucune trace de son séjour, hormis une lettre de son ami Henry Blodget. Il semblerait que l’évêque se soit plutôt adonné au prosélytisme. La même année, J.L. Libermann, Juif viennois, visite Kaifeng. Son rapport rejoint ceux de William Alexander Parsons Martin et Samuel Isaac Joseph Schereschewsky.

 

Soucieux de ne pas perdre une identité menacée, les Juifs de Kaifeng font part à J.L. Libermann de leur volonté de renouer avec leurs traditions et de s’appliquer à l’étude du judaïsme. Je cite ce très émouvant passage d’une lettre de ce dernier : ‟Quand est mort le dernier de leurs Anciens, la connaissance des Écritures a disparu. Par ordre du gouvernement, les rouleaux de la Loi ont été exposés sur la place du marché, cependant qu’une pancarte en chinois, dressée à côté, offrait une récompense ainsi qu’une importante situation à qui se montrerait capable d’en expliquer le contenu. Les Juifs eux-mêmes ont fait des offres similaires en d’autres lieux, mais en vain. Ceci les a fait désespérer pour leur synagogue à l’abandon. Ils avaient ordre de ne point embrasser d’autre religion avant la venue de personnes susceptibles de pouvoir lire la Loi et de réintroduire parmi eux une connaissance à présent tombée dans l’oubli.”

 

 

D’autres voyageurs se rendent à Kaifeng. Tous constatent l’état déplorable dans lequel a sombré la communauté juive. Parmi ces voyageurs, le diplomate Philippe Berthelot, en 1905, et, l’année suivante, l’écrivain Oliver Bainbridge qui rapportera une série de photographies. Ci-joint, un magnifique lien (en anglais) dans lequel ce dernier rend compte de son voyage chez les Juifs de Chine, en octobre 1907 :

http://www.haruth.com/JewsChina1907.html

 

Tout au long du XIXe siècle, des compte-rendus inquiétants sur la situation des Juifs de Kaifeng se sont succédés. Et toutes les initiatives pour leur venir en aide ont tourné court. En 1900, un certain S.J. Solomon et quarante-quatre autres Juifs de Shanghai rédigent une lettre en hébreu (traduite en chinois) à leurs coreligionnaires de Kaifeng. Ils commencent par les réprimander (notamment pour avoir vendu les rouleaux de la Loi à des Gentils) puis les assurent aussitôt de leur aide.

 

La même année est fondée la ‟Society for the Rescue of the Chinese Jews” qui a pour vocation ‟d’étudier l’origine, le développement et l’histoire des colonies juives en Chine ; de préserver les sites et monuments, et d’en dégager d’autres où cela est nécessaire ; de ramener au judaïsme tous les Juifs chinois qui descendent en ligne directe de familles juives.” Des Juifs de Kaifeng se rendent à Shanghai. Mais, une fois encore, les bonnes intentions se perdent dans les sables. Que s’est-il vraiment passé ? Les moyens ne manquaient pourtant pas à ces hommes d’affaires et banquiers de Shanghai. En 1904, la ‟Society for the Rescue of the Chinese Jews” est dissoute.

 

William Charles White (1873-1960) devient évêque de la province de Honan en 1909 et s’installe à Kaifeng ; il y restera vingt-cinq ans. De retour au Canada, il sera nommé conservateur de la collection d’Asie orientale au Musée royal de Toronto. On lui doit un ouvrage très documenté : ‟Chinese Jews”. Il écrit : ‟Pendant vingt-cinq ans, je vécus dans leur ville de Kaifeng, leur rendis visite et les reçus dans ma propre demeure. Ils furent mes amis. Cette fréquentation demeura néanmoins décevante, pour ce que nulle étincelle d’intérêt quant à leur histoire et au divin héritage d’Israël ne put jamais être allumée en eux ; ils n’étaient plus juifs, pas plus fidèles d’une religion que membres d’une communauté.” Soucieux de préserver les témoignages du judaïsme de Kaifeng, il fait placer avec l’aval des familles juives les stèles de 1489, 1512 et 1679 dans l’enceinte de la mission anglicane. La stèle datée de 1663 a déjà été perdue. Il s’efforce de restructurer une communauté moribonde, mais ‟nulle étincelle d’intérêt ne put être allumée pour le passé glorieux et l’avenir prophétique d’Israël.” En 1924, la ‟Society for the Rescue of the Chinese Jews” est tirée de sa léthargie. On évoque l’ouverture d’une école destinée à enseigner aux enfants de Kaifeng les fondements du judaïsme. Le projet n’aboutira pas et la ‟Society for the Rescue of the Chinese Jews” mettra définitivement la clé sous la porte. D’autres voix s’élèveront pour faire revivre cette communauté, aucune ne sera entendue. Et les Juifs de Kaifeng disparaîtront par assimilation ainsi qu’en témoignent les voyageurs dès la fin des années 1930.

 

Ci-joint, un très riche lien intitulé ‟The Kaifeng Stone Inscriptions Revisited” de Tiberiu Weisz :

http://www.covenant.idc.ac.il/en/vol1/issue3/kaifeng-stone-inscriptions-revisited.html#bio

 (à suivre)

 http://zakhor-online.com/?p=3718

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