Ces Juifs dont l’Amérique ne voulait pas (1945-1950) 1/2

by Olivier YPSILANTIS


On évoque souvent la non-assistance américaine au peuple juif au cours de la Deuxième Guerre mondiale, une question où l’animosité et le parti-pris supplantent trop souvent, me semble-t-il, la connaissance historique. L’ouvrage de Françoise Ouzan est le vecteur du présent article (en deux parties) qui en reprend le titre. J’ai décidé de présenter son livre car elle remet en quelque sorte les pendules à l’heure.

 

Françoise Ouzan est une historienne de la classe d’André Kaspi. C’est d’ailleurs ce dernier qui a préfacé cette belle étude. Je me permets à ce propos de citer des extraits de cette préface qui définit parfaitement le cadre et la tonalité du travail de cette historienne : ‟La guerre n’a pas pris fin en Europe le 8 mai 1945. La tragédie des années noires fait encore des victimes bien après que les armes se sont tues. Et ces victimes ont pour nom les personnes déplacées. L’expression reflète la pudeur, peut-être même la dissimulation (…) Les DP juifs, suivant le sigle anglophone (Displaced Persons) qu’on utilise alors, ont tout particulièrement souffert. Ils constituent l’infime poignée d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont survécu à ‟la solution finale” (…) Ils n’ont aucune raison contraignante de retourner en Pologne, en Roumanie, en Hongrie ou en Union soviétique. S’ils y sont nés, s’ils y ont vécu, ils ont là-bas traversé de dures épreuves et subi l’antisémitisme quotidien, incessant, violent (…) Alors, les DP songent tout naturellement à une terre d’accueil. La Palestine sera sans doute la Terre Promise, mais les Britanniques n’ouvrent pas les portes. Tout au contraire. Pour éviter les conséquences d’une forte immigration juive, ils préfèrent arraisonner les navires qui transportent vers Haïfa les survivants de la Shoah. Ce qu’ils avaient décidé en 1939, avant que les nazis ne réalisent leurs plans d’extermination, ils continuent de l’appliquer, six ou sept ans plus tard, alors que l’on sait tout ou presque des horreurs d’Auschwitz, de Treblinka ou de Maïdanek. Reste l’Amérique. Un pays puissant, riche, mythique, mais inaccessible. Car, depuis 1924, la loi des Quotas restreint l’immigration. L’admission se fait au compte-gouttes. Les États-Unis ont peur des pauvres de l’Europe, des esprits subversifs, des espions. Leur politique n’a pas été élaborée pour écarter les Juifs. Elle visait en même temps les catholiques, les Méditerranéens, les Européens de l’Est et du Centre, les immigrants jugés inassimilables, donc indésirables. Elle ne contribue pas moins à aggraver la condition des persécutés. Au cours des années trente, malgré la nazification de l’Allemagne, de l’Autriche et d’une partie de l’Europe centrale, la loi ne change pas. Pendant le conflit mondial non plus, et, aurait-elle subi des inflexions, qui pouvait sortir de l’enfer après 1941 et combien auraient eu les moyens d’en tirer parti ? En revanche, la paix revenue, l’Amérique cessera, croit-on, de rejeter les malheureux de l’Ancien Monde.”

 

Bergen Belsen, avant d’émigrer en Palestine, mars 1947.

 

André Kaspi termine sa préface en signalant que chemin faisant le lecteur découvre que les DP ont été ‟la bête noire” de l’état-major allié, qu’ils ont suscité une formidable controverse au sein de l’armée et de la nation, qu’en attendant d’être fixés sur leur sort, ils ont été parqués, pis encore, internés dans des camps, comme si la guerre n’était pas achevée, qu’ils ont dû passer devant des ‟missions de sélection”, eux qui avaient échappé de peu aux ‟sélections” des centres de mise à mort ; et ce n’est qu’après toutes ces épreuves que l’Amérique a décidé d’entrouvrir ses portes.

 

Françoise Ouzan appartient comme André Kaspi à la famille de ces historiens qui allient non seulement rigueur et clarté mais aussi des qualités humaines et une émotion contenue, à mille lieues de l’émotion tonitruante qui sert généralement de paravent à l’incompétence, lorsqu’elle n’est pas tout bonnement au service de présupposés ou d’une propagande.

 

Première partie. Un internement prolongé en Europe, 1945-1948.

 

La Libération et la mise en accusation des militaires.

 

Après la fin de la guerre, Les DP sont de seize à dix-huit millions en Europe et ils constituent un groupe fort hétérogène. La présente étude se limite aux ‟non rapatriables”, ceux qui posent problème aux armées alliées, soit un million de personnes. Parmi eux, 20 % de Juifs. Des rescapés juifs des KZ cherchent à regagner la Pologne mais les pogroms de 1946 (dont celui de Kielce) vont contraindre 200 000 d’entre eux à rejoindre les camps de DP dans la zone américaine, en Allemagne. Les Juifs allemands et autrichiens réfugiés à Shanghai dans les années 1930 vont quant à eux se retrouver menacés par la guerre civile chinoise. Eux aussi bénéficieront du statut de Displaced Persons.

 

L’hétérogénéité des DP conduira à des interprétations diverses de ce statut : la Directive Truman du 22 décembre 1945, la loi de 1948 et sa version amendée en 1950, une législation qui accorde le statut de DP aux réfugiés anticommunistes. Sous la pression de l’UNRRA, une organisation internationale d’assistance, la question des DP préoccupe toujours plus. Le président Truman demande à Earl G. Harrison une enquête sur les conditions de vie des DP en Europe. Le 24 août 1945, ce rapport lui est remis ainsi qu’au général Eisenhower qui se rendra en Europe pour visiter des camps de DP afin de rédiger son propre rapport au président, un rapport qui répondra point par point à celui d’Earl G. Harrison.

 

Le rapport d’Earl G. Harrison publié le 10 juin 1945 produit à Washington l’effet d’une bombe. Il décrit des conditions de vie révoltante et l’absence de tout effort pour regrouper les familles. Earl G. Harrison écrit : ‟Bien qu’ils sachent qu’ils n’ont plus à redouter les chambres à gaz, la torture et d’autres formes de mort violente, ils (les DP juifs) ne constatent que peu de changements.” Et l’auteur de ce rapport insiste sur la nécessité de reconnaître la spécificité du sort des Juifs. A cet effet, il préconise leur regroupement et, pour leur plus grand bien, leur émigration vers la ‟Terre promise”. Il recommande une modification du Livre Blanc de 1939 afin d’augmenter l’émigration juive vers la Palestine, et il cite le Dr Hugh Dalton.

 

Le général Eisenhower est alerté par un courrier du 4 août 1945 émanant du ministère de la Guerre et prend un certains nombre de mesures destinées à améliorer le statut et les conditions de vie des DP. Il crée un bureau chargé de rechercher les survivants et d’aider à réunir les familles. Il promet d’inspecter les camps de DP juifs. A l’automne 1945, ses directives commencent à montrer leurs effets. Des camps séparés sont aménagés, des Juifs sont logés dans des appartements et parfois des hôtels. Eisenhower envoie un rapport au président Truman en signalant les immenses difficultés auxquelles l’armée des États-Unis a dû faire face et le ‟travail admirable et presque incroyable accompli.” Il laisse entendre que le rapport de Earl G. Harrison est bien sévère et qu’il n’a pas pris en considération ces difficultés. Eisenhower ne se satisfait pas pour autant de la situation et s’efforce de l’améliorer.

 

Les subalternes d’Eisenhower ne vont pas tous faire preuve de zèle ; ainsi le général Patton, un antisémite qui, à en croire son biographe Martin Blumenson, était un fervent lecteur des ‟Protocoles des Sages de Sion”. Le colonel John Cunningham estime quant à lui que les DP juifs n’ont pas à bénéficier d’un traitement de faveur ou à vouloir émigrer en Palestine.

 

Truman a utilisé le rapport Harrison pour faire pression dans plusieurs directions, en particulier pour inciter les Anglais à autoriser l’émigration juive en Palestine, selon la promesse de la Déclaration Balfour. La question des DP finit par passionner journalistes, chercheurs de l’UNESCO, psychiatres.

 

La tragédie des personnes déplacées.

 

Les camps présentent des caractéristiques communes : surpeuplement, promiscuité, mauvaises conditions sanitaires. L’un des témoignages les plus documentés sur les camps de DP en Allemagne et en Autriche est celui d’Earl G. Harrison rédigé en décembre 1945 pour le ‟Survey Graphic” : dans le camp de Bergen-Belsen s’entassent 14 000 DP dont la moitié sont juifs.

 

Eisenhower fait une nette distinction entre ‟personnes déplacées ordinaires” et ‟persécutés religieux et politiques” mais de nombreux chefs de centres ne s’embarrassent pas de ce genre de distinction. Le comportement de l’armée américaine diffère d’une zone à une autre. Il est particulièrement mauvais dans la zone sud occupée par la Troisième Armée du général Patton. Par ailleurs, de nombreux ex-collaborateurs des nazis sont signalés parmi les DP. Dudley Ward, de l’UNRRA, demande un screening (criblage) mais l’armée, déjà fort occupée, ne répond pas à cette demande qui est renouvelée par Herbert Lehman, directeur de l’UNRRA. Parmi les DP soupçonnés d’avoir collaboré, les Baltes et les Ukrainiens. La question de la collaboration est particulièrement complexe ; il n’en reste pas moins que les nazis ont trouvé parmi ces derniers de nombreux volontaires pour les aider dans leur entreprise d’extermination.

 

Le camp modèle juif de Zeilsheim (près de Frankfurt am Main) mériterait un long article. Ci-joint, un riche lien où des photographies de ce camp peuvent être consultées :

http://history1900s.about.com/library/holocaust/blpdpzeilsheim.htm

 

Dans le Bergen-Belsen DP camp (le plus vaste camp de DP d’Allemagne) s’ébauchent les structures communautaires de l’État d’Israël. Ci-joint, un lien sur ce camp mis en ligne par The United States Holocaust Memorial Museum, Washington, D.C. :

http://www.ushmm.org/wlc/en/article.php?ModuleId=10007066

 

Parmi les DP, des enfants : les rescapés des KZ, les membres de groupes de partisans, ceux qui ont été cachés sous une fausse identité, les déportés pour le travail forcé, ceux qui ont fui les pogroms de 1945 et 1946 en Pologne. Nombre de ces enfants sont juifs. Les chiffres sont effrayants. Je n’en retiendrai que deux : à la fin de la guerre, en Pologne, plus de 400 000 enfants sont orphelins de père et de mère et, selon la Croix Rouge internationale, à cette même époque, pas moins de 13 000 000 d’enfants ont perdu leurs protecteurs naturels.

 

Pas de Libération sans émigration.

 

Dans son témoignage, le général Lucius D. Clay insiste sur la monotonie de la vie dans les camps de DP, sur le caractère sordide de certains de ces camps, sur l’angoisse qui s’installe alors que la permission d’émigrer tarde à venir. Par ailleurs, il prend note des capacités d’adaptation des DP juifs. Le Dr. Murphy estime que la structure paternaliste du camp est nécessaire jusqu’à un certain point au-delà duquel elle devient un obstacle. Le camp ne favorise pas le sens des responsabilités, à moins que ne s’y développe une structure comparable à celle du kibboutz, comme dans le camp de DP de Bergen-Belsen. Le psychologue Edward Bakis note que la promesse d’émigration agit comme un remède. Chercher à émigrer reste la principale préoccupation des DP. Le témoignage de Simon Wiesenthal dans ‟Les assassins sont parmi nous” (coauteur Joseph Weschberg) corrobore les enquêtes menées dans les camps de DP.

 

Des émissaires juifs venus de Palestine organisent l’émigration depuis les camps de DP ; mais les Britanniques désireux de ménager les Arabes limitent l’immigration jusqu’en mai 1948 en appliquant la politique définie par le White Paper (1939). Conseillé par Henry Morgenthau Junior, le président Truman envoie une lettre au Premier ministre britannique, Clement Attlee. Il demande que 100 000 visas supplémentaires soient accordés aux Juifs désireux d’émigrer en Palestine. Clement Attlee tergiverse, embarrassé. Il finit par suggérer que deux camps en Afrique du Nord (Philippeville et Felada) servent à en accueillir une partie. Harry S. Truman est outré par les mesures de sélection auxquelles sont soumis les DP Juifs candidats à l’émigration. Au cours de ces sélections, les ‟non-productifs” sont systématiquement rejetés, parmi eux : les couples âgés, les parents à charge et les filles-mères.

 

Dès la venue d’Hitler au pouvoir en 1933, des Juifs avaient tenté de se réfugier en Palestine. Mais les Britanniques veillaient impitoyablement et peu arrivaient à destination. Des centaines périrent noyés. Sous la direction de la Haganah, une organisation du nom de ‟Beriha” (la fuite) guidait les DP des camps vers des points d’embarquement. Le Mossad prit le relai pour assurer les traversées ; il reçut l’appui de Grecs désireux de faire la nique aux Britanniques et qui mirent à sa disposition de nombreuses embarcations. Grâce à Yehuda Arazi, agent du Mossad, l’épisode du ‟Fede” connaîtra une fin heureuse, contrairement à l’‟Exodus”, un drame qui incitera de nombreux Juifs modérés de Palestine à soutenir l’Irgoun. En novembre 1947, lorsque la partition de la Palestine est adoptée par les Nations-Unies, les Britanniques annoncent qu’ils renonceront à leur mandat en mai 1948. Fin 1947, les Britanniques ont déjà arrêté et interné 51 000 Juifs dans les camps d’Atlith (au sud de Haïfa) et de Chypre. De 1945 à la création de l’État d’Israël, la Haganah et ses agents du Mossad ont affrété soixante-cinq bateaux dont la plupart ont été interceptés. Malgré tout, cent quinze mille immigrants ont pu débarquer en Palestine.

 

Un petit DP pris en charge par l’UNRRA (United Nation Relief and Rehabilitation Administration)

(à suivre)

http://zakhor-online.com/?p=3328

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