Les Juifs ont-ils peur dans la Hongrie de Viktor Orbán ? (3/3)

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« Lorsqu’elle est devenue un pays libre et prétendument démocratique, la Hongrie m’a enfermé dans la case « judéité ». […] Cela m’a rendu incapable de développer le moindre sentiment de solidarité nationale. C’est triste, parce que cela corrobore le vieux préjugé qui veut que le « juif » ne s’intéresse pas au « Hongrois » ».

C’est ainsi que s’exprimait l’écrivain hongrois prix Nobel de littérature Imre Kertész, dans un récent entretien au « Monde ». En retour, l’écrivain suscite en Hongrie le mélange de fierté et de mépris réservé à ceux qui on quitté le pays, pour réussir qui plus est, et sans se montrer fier de ses racines hongroise, par-dessus le marché.

« Je me sens blessé par cette Constitution »

Ne pas se sentir partie intégrante de la société hongroise, ce n’est absolument pas le cas de Dávid Szél, un jeune psychologue. « Bien sûr que je me sens concerné par l’avenir de ce pays, c’est le mien !« . Ce doctorant en psychologie spécialiste des identités juives ne parle pas hébreu, ne prie pas, mais il se sent juif. Il se dit « blessé » par la nouvelle Constitution car elle occulte toute une partie de l’histoire, la période de l’occupation allemande. « C’est une façon de dire « l’Holocauste, c’est le problème des Juifs, pas des Hongrois, nous n’y sommes pour rien »« . Il insiste sur l’Holocauste comme élément fondamental constitutif de l’identité juive actuelle en Hongrie et pointe du doigt le manque d’engagement de l’Etat hongrois : « Tant que la Hongrie ne reconnaîtra pas sa responsabilité dans l’Holocauste, l’identité juive personnelle restera conflictuelle« . Dávid raconte aussi, non sans quelques pointes d’humour, comment l’inconscience de son grand-père l’a conduit jusqu’à Auschwitz d’où il est miraculeusement revenu, un gardien du camp avec qui il avait en quelque sorte sympathisé lui ayant fait éviter la « mauvaise file ».

« Je n’ai pas peur sur un plan personnel, mais quand Jobbik brûle le drapeau européen, alors oui, j’ai peur, en tant que Hongrois et que père de famille, car je ne veux pas vivre dans un pays où il y aurait moins de culture, d’universités, de richesse, de bonheur. Si Jobbik gagnait les élections, je quitterais immédiatement le pays, mais pas seulement parce que je suis juif« , affirme Dávid Szél.

A-t-il déjà été victime de racisme ? Non, jamais. A bien y réfléchir, si, cela lui est arrivé trois fois dans sa vie, mais de l’antisémitisme « soft« , comme il tient à le préciser. « Les gens détestent les Juifs car ils voudraient être comme eux, ou ce qu’ils pensent être, c’est-à-dire avoir de l’argent. Mais ce sont les Tsiganes qui ont un problème beaucoup plus sérieux avec l’extrême-droite ». Il raconte comment il a remis à sa place une fleuriste qui avait partagé avec lui une blague raciste. « Pour elle, cela allait de soi que je n’aimais pas les Tsiganes« . Un racisme ordinaire qui est beaucoup plus acceptable en Hongrie que celui dirigé contre les Juifs.

Son ami János n’a lui jamais trop prêté attention aux gesticulations de Jobbik, en tout cas jusqu’à la grande manifestation anti-gouvernementale au début de l’année, lorsque des contre-manifestants d’extrême-droite se sont invités sur les ordres du leader du parti Gabor Vona : « Ils veulent nous prendre la rue, ne les laissez pas faire, la rue est à nous ». « Cela, ça me fait peur, mais pour le reste, qu’ils brulent le drapeau européen ou qu’ils disent ce qu’ils veulent, dans la rue ils ne me font pas peur. On ne voit pas sur ma tête que je suis juif, mais j’ai vu des Chinois ou des Tsiganes se faire attaquer dans la rue, et les gens se contentaient de regarder ailleurs… »

Le gouvernement contre-attaque

La Hongrie est-elle un pays antisémite ? La question provoque des remous dans la classe politique hongroise. L’eurodéputée du parti de Viktor Orbán, Ágnes Hankiss, s’est insurgée dans une lettre ouverte à ses collègues du parlement européen : « Il n’est pas vrai que les Juifs ont peur aujourd’hui en Hongrie. C’est un mensonge flagrant et très toxique. La tragédie historique des Juifs ne devrait pas être manipulée à des fins politiques ». Selon elle, des députés du parti socialiste ont utilisé sans vergogne cette arme pour discréditer le gouvernement hongrois au plus fort des critiques internationales contre la nouvelle Constitution.

Le gouvernement peut aussi compter avec le soutien de Slomo Köves, un jeune rabbin orthodoxe très influent, pour déminer le terrain. Des journalistes français ? Au siège de la communauté ultra-orthodoxe EMIH[i] qu’il dirige, la réceptionniste israélienne – arrivée quelques années plus tôt en Hongrie pour suivre son mari hongrois – est sceptique et même légèrement irritée et défiante :

« Pourquoi vous intéressez-vous à la Hongrie ? Après huit années passées à Budapest, je n’ai jamais eu aucun problème et mes enfants non plus. Ce sont les Tsiganes que les gens détestent ici car ils font beaucoup trop d’enfants. D’ailleurs, j’ai entendu dire que la France sera bientôt un pays musulman« .

L’entretien n’aura pas lieu, qu’importe, l’homme s’est déjà exprimé dans la presse israélienne à ce sujet : « J’ai connu plus d’antisémitisme verbal et physique en deux ans en France qu’en vingt ans en Hongrie« , a-t-il récemment affirmé dans le « Jerusalem Post ». Slomo Köves a une sérieuse dette auprès du gouvernement, il lui doit la récente reconnaissance officielle par l’Etat hongrois de sa communauté religieuse… et toutes les subventions qui vont avec.

 


[i] Affiliée au mouvement ultra-orthodoxe Habad Loubavitch

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