A quelques mois de sa visite au Liban, le Pape Benoit XVI recadre-t-il le Patriarche maronite ?

Pour les fidèles, les égarements du Patriarche Béchara Raï sont lourds de conséquences

 par Stefano B.C.

L’enthousiasme né de l’élection du Patriarche Béchara Raï à la tête de l’Eglise maronite, le 15 mars 2011, a cédé la place à la déception d’une large partie des Chrétiens d’Orient. Les choix politiques et stratégiques très hasardeux de Béchara Raï ont contribué à cette situation. Mais après un long silence douteux, le Vatican semble avoir décidé de remettre de l’ordre pour limiter les dégâts.

L’élection de Béchara Raï à la tête de l’Eglise maronite, le 15 mars 2011, devait permettre à Bkerké de tourner la page des tensions qui ont marqué ses relations avec le régime syrien durant près d’un quart de siècle. L’ancien Patriarche Nasrallah Sfeïr avait en effet rejeté les compromis avec la dictature syrienne et refusé de cautionner l’occupation du Liban. Sa démission et l’élection de Raï devaient ainsi ouvrir de nouveaux horizons et normaliser les relations avec Damas, après le retrait de ses troupes du Liban en avril 2005.

Mais l’élection de Raï a coïncidé avec les événements de Deraa, en Syrie. Le 15 mars 2011, le régime syrien avait arrêté, torturé et humilié une douzaine d’enfants de Deraa, provoquant le soulèvement de la ville dès le 18 mars 2011. Depuis, la Syrie est entrée dans une nouvelle ère. Loin d’adapter sa politique à la nouvelle donne, le Patriarche Béchara Raï a défendu la dictature de Bachar Al-Assad en violation flagrante des principes de l’Eglise. Ce faisant, Raï a mis en danger les Chrétiens de Syrie, très engagés dans la révolution. Au-delà de ces options géostratégiques syriennes qui demeurent incomprises, le Patriarche s’est retourné contre la politique historique de l’Eglise, fondatrice et protectrice de la souveraineté du Liban, en défendant le Hezbollah et en se mettant à dos l’ensemble de la majorité sunnite du Liban et de la région, l’Arabie saoudite et l’Egypte en tête. Cette politique hasardeuse et dangereuse a déçu une majorité des fidèles et étayé les rumeurs qui ont longtemps circulé au sujet des relations compromettantes du Patriarche avec l’ancienne occupation et qui permettent à Bachar Al-Assad d’exercer son chantage sur le Patriarche pour lui extorquer des positions contraires à tout bon sens !

Jusque-là, le Vatican a observé un silence embarrassé, en dépit du mécontentement d’une large partie des Maronites. Mais la coupe semble avoir débordé depuis l’interview accordée par le Patriarche Raï à « Paris Match », le 10 mars 2012. Sur la forme, s’étaler sur les pages de l’hebdomadaire français qualifié par la diaspora libanaise de People « n’est pas digne du Patriarche, qui n’est ni star ni vedette ! » Sur le fond, le Vatican n’a particulièrement pas apprécié deux paragraphes de cette interview. Car, au moment où le Saint Siège œuvre pour le rapprochement des Eglises, le chef de l’Eglise maronite demande plus d’autonomie, et critique le Vatican. Bien que les relations soient qualifiés de « bons », le Patriarche a souhaité « une certaine décentralisation au niveau de la curie romaine et une meilleure connaissance de nos Eglises ». Il a également critiqué les lenteurs administratives du Vatican, qui « passe parfois des mois à enquêter sur nos nouveaux évêques. Cette méfiance n’est guère plaisante pour nous ! » a-t-il dit, sans doute en réaction au blocage de l’ordination de plusieurs évêques dont les affinités politiques semblent problématiques. D’ores et déjà, des rumeurs se font de plus en plus pressantes au Liban, dans les milieux proches de l’Eglise, faisant état de pratiques peu transparentes dans la prise des décisions. Selon ces rumeurs, « le Patriarche userait de moyens financiers importants, en attribuant des budgets conséquents aux évêques les plus récalcitrants, et recourt au copinage, pour faire passer ses décisions ».

Béchara Raï a poursuivi ses critiques à l’égard du Vatican, dans « Paris Match », en soulignant que « concernant l’aliénation de terrains de l’Eglise, qu’il s’agisse de 5 ou de 1.000 mètres carrés, voire d’un simple droit de passage, la procédure reste la même : nous devons toujours demander au Saint-Siège l’autorisation ».

L’autre reproche, et pas le moindre, concerne la défense par le Patriarche du statut des prêtres maronites mariés. A la question de savoir si les prêtres maronites vivent-ils autrement que les nôtres (Latins), la réponse du Patriarche est sans équivoque : « Oui, parce qu’ils peuvent se marier, mais ils doivent se décider avant d’être ordonnés. Ils sont heureux la plupart du temps, car tout ce qui est interdit est ­désiré. Puisque dans l’Eglise latine il est défendu de fonder une famille, cela engendre des frustrations, alors que nos 500 prêtres, dont la moitié sont mariés, ont une existence plus sereine ». Pour les psychanalystes, cette réponse est lourde de conséquence et tend à prouver que « le Patriarche aurait pu souffrir de cette même frustration ».

La réponse du Vatican a été donnée ce Jeudi Saint, 5 avril, par la voix du Pape Benoit XVI qui a déploré « les appels à la désobéissance dans l’Eglise, tels ceux lancés en Autriche pour l’ordination des femmes ». Devant des cardinaux, évêques et quelque 1.600 prêtres rassemblés dans la basilique Saint-Pierre pour la solennelle messe chrismale, premier office du Jeudi Saint, Benoît XVI a fait allusion au mouvement autrichien Initiative des prêtres, qui avait lancé en juin 2011 un appel à la désobéissance religieuse et demandé des réformes dans l’Eglise, en premier lieu l’ordination des femmes. Le Saint Père a doublement et indirectement répondu à Béchara Raï en critiquant à la fois la tendance autonomiste des uns et la défense par les autres de l’ordination de prêtres mariés.

Le pape a également contesté que l’Eglise romaine veuille défendre l’immobilisme et le durcissement de la tradition, en évoquant le concile Vatican II (1962/65) qui a marqué l’ouverture de l’Eglise au monde moderne. « Non ! Celui qui regarde l’histoire de l’époque post-conciliaire peut reconnaître la dynamique du vrai renouvellement, qui a souvent pris des formes inattendues dans des mouvements pleins de vie », a-t-il affirmé.

« En s’adressant à l’Eglise autrichienne, le Pape a aussi visé l’Eglise maronite libanaise », constatent avec amertume plusieurs missionnaires libanais à Rome. Ils croient savoir que « le Saint Siège a finalement décidé de remettre les pendules à l’heure et de corriger la trajectoire du Patriarche maronite, pour limiter les dégâts et préparer la visite du Pape au Liban, prévue en septembre prochain, dans de meilleures conditions ». Car, ajoutent-ils, « en persévérant dans l’erreur, le Patriarche accentue la déception des paroissiens et contribue à vider les églises. Sans cette mise au point, Benoit XVI risque de ne pas trouver une foule dense à son accueil au Liban », concluent-ils avec inquiétude.

Stefano B.C.

 

http://www.mediarabe.info/spip.php?article2164

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