Une haine qui n’a pas de nom

Comment qualifier le profil inédit du tueur de Toulouse ? Chacun s’efforce, au fil des jours, de trouver le bon terme. Mais, à mesure que les étiquettes se multiplient, elles se contredisent et s’annulent, marquant l’échec de toutes ces tentatives. Tour à tour fanatique, djihadiste, fou d’Allah, moudjahidin, terroriste, salafiste, islamiste, loup solitaire ; mais aussi psychopathe, délirant, dépressif, fragile, beau gosse, monstre ; et encore français, franco-algérien, algérien, gosse des banlieues, délinquant, cambrioleur… l’assassin demeure sans profil.

En trouvant le mot qui convient, on espère obtenir un début d’explication, une classification qui rassure, un moyen d’avoir prise. Comme si l’on tentait de conjurer, en la nommant, en lui assignant une place, quelque chose qu’on ne peut ni regarder en face ni exactement décrire. Mais quoi ?

La haine. Le terme s’utilise faute de mieux, mais il n’est qu’approximatif. Car ce qui habite le meurtrier n’est pas simplement ce vieux sentiment d’aversion – bien connu, justement nommé -, que chacun éprouve légitimement envers ce qui lui a causé des souffrances.

Ce sentiment banal et répandu, Spinoza le définissait comme « une propension à repousser ce qui nous a causé une peine ou un dommage » (« Court Traité », vers 1660). Ici, c’est en fait de tout autre chose qu’il s’agit : une pulsion de tout détruire, une volonté d’anéantir radicale et farouche.

Derrière les cibles et les adversaires (militaires de l’Alliance, musulmans jugés traîtres, juifs jugés oppresseurs, Occident jugé impie) s’active une haine globale envers le monde tel qu’il est, considéré comme un enfer. La tâche première est de tout détruire, car la rédemption passe par l’anéantissement.

Cette volonté de néant, sous la forme du nihilisme, a donné naissance depuis le XIX e siècle à des générations de combattants radicaux. Le Russe Serge Netchaïev, dans son « Catéchisme du révolutionnaire », (1868), décrit leur profil modèle en des termes qui s’appliquent en partie au terroriste d’aujourd’hui : « Au fond de lui-même, non seulement en paroles mais en pratique, il a rompu tout lien avec l’ordre public et avec le monde civilisé, avec toute loi, toute convention et condition acceptée, ainsi qu’avec toute moralité. En ce qui concerne ce monde civilisé, il en est un ennemi implacable, et s’il continue à y vivre, ce n’est qu’afin de le détruire plus complètement. »

« Mutatis mutandis », les djihadistes façon Al-Qaida sont des héritiers de ce projet de destruction sans frein. Leurs discours s’organisent autrement, leurs références ne sont pas les mêmes, mais leurs actes sont identiques à ceux des nihilistes, des nazis, des révolutionnaires professionnels.

La vraie zone d’ombre, au coeur de pareils processus, demeure le passage à l’inhumain. Par quel biais, pour en finir avec un mal supposé, tous les moyens deviennent-ils bons, y compris le sacrifice d’innocents et le meurtre d’enfants ? Quelle que soit la grille de lecture, cette métamorphose d’une lutte exaltée en abjection sordide défie profondément la raison. D’autant plus que le mal réel – celui qui massacre, torture, endeuille -chaque fois s’infiltre et s’incarne dans des individus par ailleurs sensibles, attentifs ou cultivés. De jeunes officiers nazis allaient chaque dimanche à l’office, savaient disserter sur Kant, Fichte et Schopenhauer, jouaient Schubert et tuaient par balle des enfants juifs et d’autres personnes.

De même, de jeunes combattants islamistes fréquentent la mosquée, prient, lisent, donnent aux leurs des témoignages d’amitié, de tendresse ou d’amour et tuent par balle des enfants juifs et d’autres personnes. Une sauvagerie monstrueuse habite effectivement des individus qui, sous d’autres aspects, ressemblent à tout le monde. Ce n’est évidemment ni une découverte ni une nouveauté. Mais sans doute est-ce là ce qu’on ne peut totalement comprendre, qu’on ne veut ni voir ni nommer, qu’on s’épuise donc à désigner de tant de mots divers. Alors qu’il s’agit d’une haine n’ayant de nom dans aucune langue humaine.

 

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