Journée de la FEMME!?, donc Journée : TOLERANCE 0 pour l’EXCISION, PLAIDOYER pour nos SOEURS !

Par Hélène Mathieu-Venard ( déjà publié, ts droits réservés )

Clitoris excisés en Asie, Afrique noire, mais aussi en Egypte ; jeunes filles gavées comme des « oies » en Mauritanie, auxquelles on donne des médicaments pour bovins en vue de « grossir » ; seins « repassés » au Cameroun ; mariages forcés en Asie, Afrique, au Moyen Orient et en Europe de l’Est ; relations sexuelles non-consenties, viols, ou pratiques sexuelles jugées « contre-nature » par le partenaire auquel elles sont imposées, partout dans le monde, y compris dans nos contrées prétendument « civilisées » : le corps et l’âme des femmes subissent encore trop de violences.

Ici et ailleurs, il incombe de balayer devant les portes.

Des villageois mauritaniens qui s’opposent à la pratique de l’excision

Ecartons d’emblée le positionnement de supériorité qui consisterait à pointer le télescope de l’ « Occident-donneur-de-leçons » sur des cultures dont il se révèlerait inapte à comprendre le sens ontologique fondateur : l’indignation qui motive ces lignes en relaie d’autres, internationales, alter-culturelles, pluri-religieuses, égyptiennes, noire-africaines, féminines, masculines.

L’iceberg du « choc des civilisations » ne provoquera le naufrage que de ses propres frigoristes, spécialistes émérites de la glace artificielle. Et oui, disons-le d’emblée, nous avons lu Race et histoire de Lévi-Strauss. L’ethnocentrisme et ses dangers ? On les connaît ! On se souvient aussi de l’Europe avant le siècle des Lumières. On se souvient du temps où la femme était « propriété » de l’homme, pas même sujet. Stop aux faux procès. La totalité de cet article s’articule autour d’une « Tolérance 0 » pour l’excision.

« J’assume » donc, et non pas « J’accuse » !

Ecartons aussi le tout-à-l’égout-de-l’émotionnel-pur pour suspendre nos jugements à l’emporte-pièce, le temps de comprendre sans concéder, et d’agir au plus juste. Colère : comment font-elles, ces femmes, pour reproduire le geste sacrificatoire sur leurs filles ?

Le malaise est là : souvent, dans les gestes, l’excision est une affaire de femmes. Le mythe d’Eve pècheresse a la vie dure, même au sein de cultures qui ne la connaissent pas ! C’est que l’excision précède le monothéisme abrahamique, et n’a même rien à voir avec lui.

Que de turbulences émotives créées par notre psychisme, sur-aiguillonné par le sujet de l’excision : de l’angoisse archaïque d’amputation-castration, à l’effroi qu’engendre l’individualité broyée par son appartenance sociale ; de l’envie d’exister pleinement dans son corps et sa psyché, aux frustrations imposées par des exigences morales si relatives ; du sentiment terrifiant d’extrême précarité de la vie, aux violences des relations humaines, en passant par la nécessaire identification aux « victimes », comme aux « bourreaux ».

Et si j’étais né(e) là-bas, quelle aurait été ma vie ? Aurais-je été cette enfant meurtrie, cet adulte meurtrissant, ou les deux tout ensemble ? Quelle mère aurais-je été ? Quel père ? Quelle femme, quel homme ? Suis-je avant tout le produit de ma propre culture ? Qui suis-je ? Foin du questionnement identitaire.

Fin des préliminaires. Le sujet est grave. Amputation. Vie. Mort. Si j’inclinais à la légèreté, je l’intitulerais : « Promotion du clitoris », un clin d’œil à la récente parution du Canard Enchaîné. Mais ce serait apporter de l’eau au moulin des détracteurs, avides de falsifications en tout genre.

Reste que notre indignation ne suffit pas. Personne ne pourra prétendre, à l’heure d’Internet : « Je ne savais pas. » L’alibi ne passera pas. Nous autres, civilisations, savons désormais que nous sommes criminelles de nos silences et de notre passivité. Tant pis pour les grincheux, qui hurleront à l’ingérence. Mêlons-nous simplement de ce qui nous regarde, le bien-être de nos sœurs, peu importe leur couleur de peau ou leur religion. Car l’excision est cruelle, du latin cruor, qui fait couler le sang. Il ne s’agit pas d’un « crime blanc », dont pourrait s’accommoder notre bonne conscience. L’excision a la couleur de l’indéniable, le rouge. Il est temps d’agir.

Osons « l’anthropologiquement-incorrect », au nom du respect des droits de la femme et de l’humanité. Retenons Dans ma Chair – Editions Michel Lafon, 2007, ce cri du cœur de Katoucha Niane, guinéenne, excisée à l’âge de 9 ans, et devenue mannequin.

Ou encore celui de Waris Dirie: « J’ai subi cette merde, et je la combattrai toute ma vie ». Fleur du désert, adaptation cinématographique de 2010, retrace la douleur irréversible de ce mannequin superbe, somalienne excisée à l’âge de 3 ans; ex-ambassadrice de « bonne volonté » à l’ONU contre les MGF (Mutilations Génitales Féminines), elle fondera ensuite sa propre association.

Mais aussi le témoignage de Samah, victime égyptienne jusqu’alors inconnue du grand public, devenue pionnière dans sa communauté ; formée « comme auxiliaire(s) médicale(s) et employée(s) par l’Association égyptienne de développement global », luttant aussi contre l’excision, elle a été révélée par le remarquable reportage de Libération, réalisé par Claude Guibal, Dans l’enfer de l’excision en Egypte : « C’est le jour le plus noir de ma vie. Comme si c’était hier ».

La cause a besoin de phares.

Qui ne dit mot, consent. Qui n’agit point, se rend complice.

Les projecteurs sont désormais rivés sur l’excision, pour de nombreuses et essentielles raisons :

parce qu’elle nous révolte, nous, « citoyens et citoyennes du monde », humanistes convaincus : elle foule au pied les droits fondamentaux de l’être humain. Elle bafoue la liberté, l’intégrité, la dignité humaine

parce qu’elle bousille la santé : les fillettes sont confrontées à des hémorragies, fistules, infections diverses, dont tétanos, complications urinaires ; l’excision condamne parfois à la mort ! Les femmes sont sujettes à des rapports sexuels douloureux, rencontrent des difficultés à l’accouchement, susceptibles, dans certains cas, d’entraîner le décès du bébé ; elles connaissent des désordres psychologiques

parce qu’elle révèle la dangerosité de l’ignorance, l’aveuglement de traditions ancestrales (duplication du « même », symbolique, soudant la communauté ; différenciation des sexes ; rite de passage de l’enfance à l’âge adulte ; naître femme dans la souffrance) et l’ineptie de croyances populaires. En vrac, quelques superstitions conférant à l’excision le statut de condition sine qua non : pour procréer, ou mettre au monde un enfant vivant, ou engendrer un enfant mâle, procéder à une toilette intime de qualité. Etonnantes doxa rationalisant l’amputation féminine. Passe encore chez ceux qui n’ont jamais eu accès à la connaissance, mais chez les érudits!

parce qu’elle affère au piétinement de la condition féminine : si le destin de ces jeunes filles est coupé au rasoir, c’est qu’elles n’ont d’autre choix que celui de se marier à un conjoint qui subviendra à leurs besoins économiques. Souvent, la valeur d’une femme se mesure à l’aune du nombre d’enfants qu’elle a engendrés. Sans mari, pas de progéniture. Sans progéniture, pas d’existence sociale. Pas de vie tout court. Avec un métier, de l’instruction, de la confiance en elles, et une bonne dose d’estime de soi, il en serait tout autrement. Un point sur lequel les ONG efficaces ont mis le paquet

Parce qu’elle est profondément injuste : née ailleurs, Zeina, l’Egyptienne, aurait vécu « entière » !

Parce qu’elle parle de désespérance humaine.

Il est urgent d’agir en force, collectivement.

Toutes les 11 secondes, une petite fille serait excisée dans le monde, comme l’explique Chantal Puig à Monsieur Ban Ki Moon, le Secrétaire Général des Nations Unies. 8000 femmes par jour, en solidarité desquelles Amnesty International a souhaité recueillir 8000 signatures, dans le cadre de sa campagne européenne de 2010, Pétales de rose, End FGM.

Elles seraient autour de 140 millions à être privées de leur organe génital, de leur « humanité », comme le dénonçait, lors d’une conférence internationale au Caire, en 2003, Suzanne Moubarak, alors 1ère dame d’Egypte ; le pays du delta du Nil, où la population féminine serait excisée entre 60, 80 et 97%, à en croire les statistiques du ministère égyptien de la Santé. Des chiffres accablants, légèrement revus à la baisse lors du récent colloque sur les mutilations génitales féminines au Caire, précise Libération, via l’article Dans l’enfer de l’excision en Egypte.

Pourquoi cette fourchette ? En raison de l’échantillonnage à partir duquel sont réalisées les statistiques : quelle tranche d’âge, quelle région, quel milieu socioprofessionnel. Reconnaissons que du côté des chiffres, la cause est un peu floue.

Afin d’y voir plus clair, « les enquêtes démographiques et de santé (EDS) produisent un rapport pour examen par l’Agence américaine pour le développement international », explique la page Facebook Ensemble contre l’excision : Maintenant.

 

Voilà : des spécialistes comptent, et nous accordons du crédit à leur expertise.

Ce rapport est destiné à réduire l’incertitude sur les statistiques mondiales en se concentrant sur une population spécifique pour laquelle des données fiables sont disponibles. Les données sur la prévalence de l’excision/mutilation génitale féminine en dehors de l’Afrique sont rares, et des données fiables n’existent pas pour les filles de moins de quinze ans.Ce rapport est destiné à réduire l’incertitude sur les statistiques mondiales en se concentrant sur une population spécifique pour laquelle des données fiables sont disponibles. Les données sur la prévalence de l’excision/mutilation génitale féminine en dehors de l’Afrique sont rares, et des données fiables n’existent pas pour les filles de moins de quinze ans.Ce rapport est destiné à réduire l’incertitude sur les statistiques mondiales en se concentrant sur une population spécifique pour laquelle des données fiables sont disponibles. Les données sur la prévalence de l’excision/mutilation génitale féminine en dehors de l’Afrique sont rares, et des données fiables n’existent pas pour les filles de moins de quinze ans.Résistons tout de même à la bataille des chiffres, pour affirmer, haut et fort, qu’un seul être humain excisé, c’en est déjà un de trop sur la terre. Et d’en revenir à une autre matérialité, si crue, celle de la réalité de l’excision : Cette étude fournit une estimation du nombre de femmes et de filles africaines âgées de quinze ans et plus qui ont subi des mutilations génitales féminines (MGF). ablation du clitoris (niveau 1), parfois complétée par celle des petites lèvres (niveau 2), et parfois couronnée par la suture des grandes lèvres (niveau 3). La totale, en somme.

Un « outrage », entendit-on, en 2003, à la Conférence du Caire, d’après le site Internet Nuit d’Orient. Un manquement à la dignité humaine. A l’intégrité de l’être, même si les sirènes du multiculturalisme sifflent à nos oreilles : et l’intégrité sociale alors ? Que deviendra cette femme non-excisée rejetée par sa communauté ? Une donnée primordiale, en effet.

Au fait : l’excision ? Rien à voir avec la chirurgie esthétique. Vous pensez qu’il était inutile de le préciser ? Moi aussi, avant d’entamer le travail de documentation qui étaie cet article. Tout comme je n’imaginais pas que l’on viendrait mettre en balance l’excision féminine avec la circoncision masculine, au nom d’un « depuis que je suis circoncis, mon gland a perdu en sensibilité ». Soit ! Mais il existe un abîme que nous ne franchirons pas, sous peine de fausse route. Les hommes, même circoncis, conservent leur gland, ou bien !

Dire « non ! » à l’excision, c’est dire « non ! » à la violence exercée sur les femmes et les enfants : visionnez les images terribles des visages défigurés par la douleur de fillettes, contraintes par des bras adultes, ou carrément ligotées, affalées en série lors d’excisions collectives – Internet en foisonne !

Ames sensibles s’abstenir, et même vieux loups de mer ! Lisez le témoignage de Samah, cette jeune égyptienne, révélée par Libération, dans le reportage de Claude Guibal : Dans l’enfer de l’excision en Egypte : « J’avais huit ans. Je me souviens de la violence, de ces femmes qui m’ont attrapée et écarté les jambes. Il y a eu cette douleur atroce et du sang, partout ».

Terriblement émue, elle poursuit : « Dans mon village, les familles se regroupent pour l’opération. La da’ya (exciseuse) se déplace pour plusieurs petites filles en même temps. J’ai vu les autres se faire couper devant moi, je ne comprenais rien, j’avais peur. J’ai essayé de m’enfuir, on m’a rattrapée, frappée. Et puis on me l’a fait ».

C’est aussi dire « non ! » à la santé bafouée de ces petites filles, excisées avec des lames de rasoirs, et autres bistouris de fortune, par une exciseuse nécessairement « expérimentée », à même le sol de toilettes « à trou », où l’on évacue le sang, pour le coup, et pas l’urine.

Les épines suturent, ou le bois taillé. Ne vous inquiétez pas trop : on laisse quand même un petit orifice, pour l’urine et les menstrues. La pommade cicatrisante ? De bouse ou d’herbes.

On excise aussi chez le Barbier. Ou chez la sagefemme, tout dépend de la région du monde. L’exigence d’hygiène augmente en fonction des conditions économiques et de la profession officielle du « charcutier du plaisir ». Le must en la matière, étant le cabinet du médecin, voire l’hôpital, en Egypte.

Oui, vous avez bien lu : dans le cabinet du médecin, celui-là même dont on attend qu’il sauve des vies. Difficile de croire qu’il n’ait aucune notion d’anatomie. Qu’il ignore les dernières découvertes neurologiques, les études sur le fonctionnement du cerveau et les mécanismes du désir. Une insulte à notre intelligence, et beaucoup de mauvaise foi.

C’est donc autre chose qui se joue. De l’ordre de l’inconscient collectif et de la pression sociale. De la misogynie peut-être. De l’alibi religieux. Du lucre aussi : exciser rapporte ! Bien entendu, tous les médecins égyptiens ne s’y adonnent pas, et certains plaident, ouvertement, contre l’excision, tels les Dr Mumtaz Abd El-Wahab et Hamdi Al-Sayyed. Saluons-les, leur professionnalisme les honore.

« Non ! » à la mutilation physique et à la sujétion aux fantasmes d’infidélité ou de nymphomanie structurelle : car il s’agit de préserver la vertu, la pudeur, la contenance de la dame par l’excision.

Quel gâchis ! Avec comme corollaire une sexualité appauvrie, spoliée de l’épanouissement réciproque des partenaires. Des époux se plaignent de la froideur de leurs femmes ; lesdites épouses subissent le « va et vient » viril, en lieu et place d’un plaisir partagé. Le remake d’Adam et Eve, cette fois, dans sa version tragique. Sans référence à l’Eden, en fait : pas facile de jouir sans clitoris, même si les terminaisons nerveuses s’étendent plus loin vers le vagin.

Pourtant, en Egypte, on tombe parfois des nues, comme le Dr Suleiman, qui n’aurait jamais entendu parler de frigidité ensuite d’excision. On évoque carrément des relations sexuelles épanouies. On diabolise le clitoris : stimulé par la couture dans l’entrejambe de nos jeans, il nous anamorphoserait en nymphomanes, avides de coït, subitement dépravées, en somme.

Sans clitoris, nous serions donc fidèles. Même en période d’ovulation ?! CQFD. Je ne plaisante pas, et vous recommande de consulter le document Controverse sur l’excision en Egypte, Memri – Enquête et Analyse n° 152. Un rapport qui vaut plus lourd encore que son pesant d’or. Nulle mention n’est faite de la nécessité d’éduquer les hommes : et pourtant, la violence sexuelle en Egypte est présente jusque dans la rue. Harcèlement sexuel, quotidien de nombreuses femmes, y compris voilées.

Continuons le raisonnement : la femme ne devrait éprouver de plaisir qu’à l’ouvrage du phallus vigoureux. Pour peu, on croirait entendre Freud plaidant l’abandon de la sexualité clitoridienne, adolescente, immature, pour la glorification du vagin, engin du plaisir de la femme « accomplie », mûre quoi !

Bien entendu, le psychanalyste n’a jamais prôné l’excision, que je sache. Sa théorie sera remise en cause par Masters et Johnson, deux scientifiques, puis par le Dr Helen O’Connell, du Royal Melbourne Hospital en Australie. Elle balaiera le clivage obsolète entre la jouissance clitoridienne, et la jouissance vaginale.

Ouf, en « Occident », on pliait aussi sous le joug de la culpabilité face à notre « immaturité » affective, psychologique, sexuelle made in Freudland.

La psychanalyste Marie Bonaparte, quant à elle, nous livre une interprétation saugrenue de cette diabolisation clitoridienne, dans Ses notes (Notes sur l’excision – Revue française de psychanalyse XII, 1946) : « Les hommes se sentent menacés par ce qui aurait une apparence phallique chez la femme, c’est pourquoi ils insistent pour que le clitoris soit enlevé ». Mais le fantasme masculin se situe là : faire jouir la femme par la pénétration, exclusivement. Vive les surhommes !

« Non ! » au massacre psychologique : qui est-on, amputée d’une partie si intime de soi ? Le sentiment d’intégration communautaire suffit-il à panser la chair meurtrie jusqu’à la frigidité ? Etais-je donc si mauvaise ? Culpabilité. Honte. Tristesse. Colère. Quant à la peur aussi, que la tragédie ne prenne nos petites sœurs, ou nos propres filles – un médecin racontera que son enfant a subi l’intervention interdite lors d’un déplacement professionnel à l’étranger, sa propre mère profitant de son absence, avec la complicité de son épouse.

Hallucinant ! Un témoignage rapporté lors d’une conférence à Dakar, en 2010, visant une résolution onusienne, qui condamnerait les Mutilations Génitales Féminines, en présence de la première dame du Burkina Faso et d’Emma Bonino, vice-présidente engagée du Sénat italien.

« Non ! » à l’immobilisme : « on le fait parce que nos mères le faisaient ». Une tradition n’a jamais constitué une fin en soi ! L’excision purifie, d’après les normes de certaines sociétés. La jeune fille est alors autorisée à entrer dans la communauté des femmes, parfois au milieu de danses, cadeaux et chansons ou des youyous en Egypte. Ce rite de passage, enferré dans le paradigme de la terreur, remplira tout aussi efficacement sa fonction d’intégration sociale dans une ronde de joie et de douceur.

Des cérémonies de remplacement seront donc proposées : oui au rite de passage, non au sang versé. Oui au sens, non à la cruauté.

Molly Melching, fondatrice de Tostan, (une ONG dont la mission est de contribuer à la dignité humaine des populations africaines), explique : « les traditions sont là pour aider les gens à se rapprocher dans l’harmonie et dans la paix. Une tradition, qui engendre des souffrances et des morts et ne contribue pas à la santé des femmes et des fillettes, ne réalise pas l’objectif d’harmonie, de paix et de bien-être, pour tous les membres de la communauté ». Des déclarations reprises par Nirit Ben-Ari, dans son article Rompre avec la tradition pour protéger les femmes.

Dire « non ! », et ce sera le paradoxe : sans s’affronter, mais dans le dialogue, et vers l’action. Sans se balancer nos cultures à la figure, mais dans l’échange et la solidarité humaine ; vers une synthèse réussie, où nous dépasserons « le différend culturel », évoqué par Martine Lefeuvre Déotte, dans son livre L’excision en procès : un différend culturel ? – éd. L’Harmattan, 1997 –. La tâche est ardue, mais pas insurmontable. A Dakar, Emma Bonino reconnaît : « s’il n’y a pas de solution miracle (contre l’excision), il y a une stratégie complexe à mettre en œuvre ».

Dire « non ! », pour se dire « oui ! ». Pour dire « oui ! » à d’autres cultures afin de  faciliter leur mouvement. Dire « oui ! », mais comment ? Une vraie gageure. ONG, personnalités politiques et religieuses, stars, militants inconnus mais convaincus, exciseuses repenties et reconverties dans le prosélytisme de la juste cause, obtiennent des victoires, à défaut de réaliser des miracles.

A grand renfort de persévérance, de respect des cultures, d’ingéniosité : aux croyances erronées, on oppose des faits avérés. Apologie du recadrage. A : « mon bébé va mourir si je ne suis pas excisée », on répond: « à Tombouctou, au Maroc, en France, les bébés ne meurent pas et les femmes ne sont pas excisées ». A : « nous ne sommes pas des bons musulmans si nos filles ne sont pas excisées », on répond : « à la Mecque, on n’excise pas ».

C’est Fatoumata Diakité qui nous livre ses judicieuses paroles, plus utiles que les insultes de « monstres », « barbares », « sauvages », visant ces gens ignorants en médecine et en psychologie, faisant de l’excision un devoir. On évite les mots qui blessent, les attitudes qui humilient. En revanche, on fait promulguer des lois visant l’interdiction pure et simple de la Mutilation Génitale Féminine. La MGF donc.

Agir utile, et subtil, figurent les impératifs du terrain. Car la cause, si noble soit-elle, s’avère pavée de chausses trappes : non, il ne suffit pas qu’une loi soit votée pour qu’elle soit appliquée, et entraîne l’éradication de ces pratiques ensanglantées.

En France, des procès ont lieu depuis les années 90, avec des peines de sursis, pour l’essentiel, à l’encontre des parents, et quelques condamnations plus lourdes pour les exciseuses. Des questions affleurent sur la validité pédagogique de la loi, et de la sanction. Le travail de prévention a-t-il été fait, en amont, dans ces familles africaines immigrées ? Vaste débat. Les peines restent complaisamment en deçà du préjudice subi par la fillette, sur le territoire français. A méditer.

Autre chausse trappe, celle de la délégitimation de la culture autochtone. Un écueil évité par l’ONG Tostan, « éclosion » en Wolof (langue parlée au Sénégal, en Gambie et en Mauritanie). Molly Melching explicite la démarche : « Nous insistons beaucoup sur la formation en droits de l’homme, et nous le faisons d’une manière qui s’applique à leur propre culture ».

Car il s’agit de construire la confiance, et d’obtenir la participation de la communauté. Dans un climat de respect et d’adaptation de la transmission de la connaissance à la culture indigène, l’information passe.

Un homme comprendra que sa petite est décédée du tétanos, certes, mais que ce tétanos-là, elle l’avait contractée lors de son excision. Alors, il s’en ira plaider la cause auprès d’autres villageois afin que leurs propres fillettes, elles, ne meurent pas de la même cause. Car sa petite, il l’aimait.

Point ici la considération à apporter à ces parents exciseurs : à les condamner aux yeux de leurs enfants, on risque une fracture affective encore plus grande sur des générations déjà bien abîmées. Inversement, ne pas reconnaître l’abus subit par l’excisée, c’est cautionner un déni dévastateur. Le plus sûr étant d’œuvrer dans le sens de la réconciliation consciente et du pardon, indispensable à un nouveau départ.

Chausse-trappes aussi que les slogans relatifs à un sujet déjà tabou, lors de campagnes médiatiques, qui, mal choisis, renforcent les défenses ou laissent indifférent le public ciblé : les premières campagnes égyptiennes seront perçues comme « hautaines », centrées sur la loi, son application et la culpabilisation parentale, avec pour conséquence un impact limité.

L’Egypte infléchira son message en 2010, avec l’aide d’un acteur apprécié, Mahmoud Yassine, participant au spot publicitaire diffusé dans les medias. Cité dans le Quotidien d’Oran du 9 septembre 2010, par Dina Darwich, il explique : « Il fallait jouer sur la raison et la logique, tout faire pour persuader et non pas effrayer, comme on avait coutume de le faire. Il faut que les gens réfléchissent et repensent leurs idées, et après le spot, prennent leurs décisions, sans aucune pression ». Un discours similaire pour le président de l’Assemblée nationale du Sénégal, Mamadou Seck, qui plaidera, en mai 2010 à Dakar, en faveur d’une « pédagogie et de persuasion », avec pour mot d’ordre : « convaincre sans contraindre ».

Les stratégies de succès varient en fonction des pays et de la culture. Pas à pas, l’abandon de l’excision progresse. En sera-t-il de même pour l’Egypte nouvelle ? Des bruits alarmants nous disent que non. Depuis les évènements de la place Tahrir, on assisterait à une recrudescence de ces mutilations obsolètes.

Inquiétude, donc, même si nous manquons encore de recul. Doit-on parler d’exception égyptienne ? L’occasion nous est donnée de revenir rapidement sur une société déchirée autour de l’excision, et qui n’appréciera pas le documentaire, projeté par la BBC en 1994, montrant l’excision d’une fillette, au nom d’une ingérence occidentale, voire d’une suspicion de complot. Au Moyen Orient, l’alibi du complot « occidental » est un des plus courants: quand on ne sait plus quel argument valable opposer, on raconte au bon peuple que les «Croisés», veulent détruire la société musulmane, et la dépraver.

L’Egypte promulgue, sous le règne d’Hosni Moubarak, une loi interdisant les MGF, sauf pour raison médicale ; une brèche dans laquelle on s’engouffre. Le cas de Zeina, présentée par France 24, excisée et refusant le saccage du corps de sa petite fille, reflète l’écartèlement égyptien. Ses paroles sont pleines de sagesse : « C’est une partie du corps humain que Dieu a créée ».

Elle porte le Hijab, voile traditionnel couvrant les cheveux : « Il faut la laisser telle que Dieu l’a créée ». Félicitation, Zeina pour votre bon sens et votre courage ! Mais elle entre en opposition avec son mari, qui souhaite, quant à lui, perpétuer la tradition.

Qui sera l’arbitre ? Je vous le donne en mille : le médecin ! Sur quel critère ? Mystère. Le serpent se mord la queue, ou le diable : on ne sait même plus. Car la société s’affronte au sein de trois groupes, comme le révèle l’enquête Controverse sur l’excision en Egypte : 1er groupe – « Les réformateurs : contre l’excision » ; 2ème groupe – « Les Islamistes adeptes de l’excision » ; 3ème groupe – « L’establishment religieux – pas de position clairement établie ».

Les membres du 3ème groupe, dont le cheikh d’Al-Azhar, Mohammed Sayyed Al-Tantawi, justifieraient leur positionnement par l’absence de texte religieux faisant autorité en la matière, d’après Controverse de l’excision en Egypte – Memri. Et de citer ensuite le mufti égyptien Nassar Farid Wassal : « La Sunna n’exige l’excision pas plus qu’il ne l’interdit. L’islam laisse décider les personnes compétentes en la matière – c’est-à-dire les médecins ».

L’enquête poursuit : « Le cheikh Youssef Al-Qaradhawi, l’un des dignitaires religieux les plus influents de l’islam sunnite, également Guide spirituel des Frères musulmans, (…) se dit favorable à une excision partielle, ce qu’il considère comme une solution modérée, juste et raisonnable, bien adaptée à la réalité. Al-Qaradhawi juge préférable de laisser les parents de la jeune fille aviser ». Al-Qaradhawi, un homme rentré d’exil à la chute de Moubarak, président de l’Union Internationale des Savants Musulmans, membre du Conseil Européen pour la Recherche et la Fatwa, prêcheur de la chaîne al Jazeera.

A contrario, d’autres dignitaires religieux égyptiens, et non des moindres, puisqu’il s’agit du Grand Mufti d’Egypte, condamnent sans équivoque l’excision. Le 23 novembre 2006, une Fatwa sera publiée, après avoir été adoptée à l’unanimité à l’université Al-Azhar.

Un fait que Chantal Buig portera à la connaissance du Secrétaire Général des Nations Unies : la Fatwa « a été personnellement signée par le Grand Mufti de l’Egypte, le Professeur Dr. Ali Gom’a, et a ainsi acquis valeur légale. Cette fatwa s’oppose sans équivoque aux mutilations génitales féminines, qualifiées de crime contre l’espèce humaine, portant atteinte aux plus hautes valeurs de l’Islam. Ces mutilations sont, en effet, souvent pratiquées dans la croyance sincère, mais erronée, qu’elles sont réclamées par le culte islamique ». Plus qu’un pavé dans la marre, une pierre à l’édifice de l’Humanité ! Bravo !

Adressons-nous aux futurs leaders de l’Egypte : conservez les acquis positifs de l’ère Moubarak-et-épouse-de ! Continuez d’exciser les esprits, et non les corps ! Comme le prônait la campagne gouvernementale de 2010. Vous êtes en quête de légitimité populaire, mais vous devez oser l’audace, et vous prononcer contre l’excision afin que l’Egypte trouve sa place d’étoile dans le Nouveau Moyen Orient. La victoire de la place Tahrir arracha un cri de joie en arabe : « B’habbak Ya Masri ! », traduire par : « Je t’aime mon Egypte ! ». Votre Egypte, « Oum al Dounia », mère du monde, c’est un peu la nôtre, même si son avenir réside entre vos mains.

En ces temps de maturation politique, souhaitons donc à cette Egypte de la 3ème voie d’édifier une vision égyptienne des droits de l’Homme, où la liberté d’expression pour tous et l’épanouissement holistique des femmes auront leur place, et dont l’excision sera bannie sans ambiguïté aucune.

L’excision représente un enjeu fortement symbolique de notre époque, où les peuples devront puiser dans leurs ressources insoupçonnées afin de décupler leurs forces de libération, et se débarrasser de ce que certains nomment : « fléau », « barbarie », « ignominie » – sans pour autant renier leur identité culturelle. L’Afrique en avant ! Une Afrique nouvelle, debout sur ses racines, et tournée vers son avenir. Quant au niveau mondial, et ce sera le mot de la fin par Emma Bonino, vice-présidente du Sénat italien, « c’est le moment d’aller de l’avant, avec une résolution spécifique au niveau de l’ONU, pouvant donner un nouvel élan, un nouvel espoir aux activistes, aux gouvernements et aux parlementaires ».

http://www.facebook.com/notes/h%C3%A9l%C3%A8ne-venard-mathieu/journ%C3%A9e-de-la-femme-donc-journ%C3%A9e-tolerance-0-pour-lexcision-plaidoyer-pour-nos-s/10150658220627768

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :