LE RECENSEMENT MONTEFIORE DES JUIFS D’ALEXANDRIE

(V 5/OCT-05)
par Yves Fedida 

RECENSEMENTS & MONTEFIORE

L’idée même d’un recensement avait de tout temps était honnie par les Juifs au travers de leur histoire. En effet, quel qu’en ait pu être l’objectif, il était normal que nos ancêtres s’en fussent méfiés, puisque chaque recensement précéda des évènements extraordinaires comme l’esclavage d’Egypte, quarante années dans le désert, des guerres, des épidémies, des impôts excessifs, la conscription forcée et surtout la destruction du Temple.

Dans le sillage de la révolution industrielle en Angleterre, on vit apparaître une révolution « statistique». Elle donna lieu à  un recensement de la population tous les 10 ans dès 1801. L’esprit et la forme de ces recensements inspirèrent Moïse Montefiore@ en 1839 lorsqu’il enclenche le premier recensement altruiste des Juifs en Eretz Israël, qu’il fera suivre de plusieurs autres en 1849, 1855, 1866 et 1875. Niché au cœur de ces documents se trouve le recensement Montefiore des Juifs d’Alexandrie en 1840, qui lui, pour cette fois sera  précurseur d’un siècle doré pour les Juifs en Egypte. Des microfiches et des microfilms de la collection se trouvent à la London School of  Jewish Studies, à la Jewish National Library à Jérusalem et à l’Alliance Israélite Universelle à paris.

Ce recensement est unique car sans lien apparent avec les autres. Il est unique à avoir été entrepris par Montefiore en dehors des frontières administratives ottomanes de Eretz Israël. Il existe bien une liste de Juifs récipiendaires d’une aide matérielle à Beyrouth en 1849, mais elle est schématique. Il est unique enfin, par son contexte historique, ses conséquences, et la richesse du détail. C’est la pierre angulaire pour l’étude du développement contemporain, social et éducatif, des Juifs d’Egypte en tant que communauté dans un pays arabe. Composé de 16 fiches et 418 enregistrements, il est translittéré et disponible en téléchargement sur le site http://www.nebidaniel.com , qui est consacré à la préservation du patrimoine des Juifs d’Alexandrie.

Moise Montefiore était un Juif anglais d’origine italienne. Homme d’exception, il avait été « Sheriff » de Londres et Président des Institutions Juives anglaises. En tant qu’agent de change, il fit fortune jeune ce qui lui permit de vouer une grande partie de son existence à la philanthropie et à la protection de ses coreligionnaires en Russie au Maroc et en Roumanie. Il oeuvra indéfectiblement pour la renaissance de son peuple en Eretz Israël, où il créa de nombreux logements et de nombreuses institutions agricoles, hospitalières et religieuses.
 Moses Montefiore 1818, Jewish Encyclopaedia.com
En 1827, à l’occasion de son premier voyage en Eretz Israël, qui devait forger sa détermination et cimenter son amour pour ce pays, il passa par Alexandrie et rencontra Mohamed Ali, Pacha d’Egypte. Il n’existait alors aucune route maritime directe pour Jaffa ou Haïfa. Alexandrie s’imposait comme escale naturelle pour l’Orient, dès lors que le Pacha eût réhabilité le port et levé l’interdit ottoman qui frappait les vaisseaux européens.

De même lors de son deuxième voyage vers Eretz Israël en 1839, il repassa naturellement par Alexandrie. Mais là, le statut de l’Egypte avait évolué fondamentalement depuis 1831. Pour son aide à la Turquie qui cherchait à étouffer la révolte grecque, l’Egypte avait réclamé le prix du sang. Elle était intervenu en Morée de 1827 à 1831 sous Ibrahim Pacha et Joseph Sève (Soliman Pacha). La Turquie ne fut pas généreuse ce qui conduisit à la conquête de la Syrie, Eretz Israël et une partie de la  Mère Turquie. L’ex-vassal égyptien, se muait par la force des armes en nouveau seigneur de ces terres. Les visées de notre philanthrope dépassaient donc le cadre de la simple rencontre sociale. Il s’attela à convaincre le Pacha de céder à bail de longue durée un grand nombre de villages et des terres pour servir à l’installation des Juifs. Le potentiel d’accueil  de localités spécifiques et leurs plans avaient été préparés à cette occasion en Eretz Israël, par Aryeh Neaman et Yosef Ashkénasi 1&7. Il semble donc évident que le recensement de 1839, comme ceux qui suivirent, en Eretz Israël servaient à inventorier les moyens et répertorier les besoins de l’ancien Yishuv.

MAIS POURQUOI ALEXANDRIE & POURQUOI 1840 ?

En effet, à peine un an plus tard le 4 août 1840 le voilà de retour à Alexandrie. S’agît-il  de concrétiser l’accord de bail foncier ? Non, 18 ans devront s’écouler avant que l’achat de terres  ne soit plus un rêve. Il s’agit pour l’instant de protéger et sauver de toute urgence des Juifs, à partir du siège du pouvoir effectif. À ses côtés sur la passerelle se tiennent Adolphe Crémieux, avocat français, et Salomon Munk, orientaliste né en Allemagne, représentants des Juifs de France et d’Angleterre. Soutenus par Metternich (ministre autrichien des affaires étrangères) mais surtout par Lord Palmerston (secrétaire d’état aux affaires étrangères de Grande- Bretagne), ils débarquent pour s’opposer à deux accusations aberrantes de meurtre rituel dénoncés par les Juifs d’Europe rejoints pour la cause par les non -Juifs.

Face à l’injustice criante, ces trois individus se dresseront et s’engageront en tant que Juifs dans  le premier lobby international contemporain d’une super puissance. Ils sont unis malgré les querelles qui divisent leurs pays respectifs au sujet de la « Question d’Orient ». L’influence de la Grande-Bretagne était sapée dans la région par le rayonnement de la France en Egypte et dans la Grande Syrie, et par le jeu de la Russie par rapport à l’Empire Ottoman. La Grande-Bretagne, maître -es- politique, répond à la « Question », à son avantage en court-circuitant la France, dans l’Accord de Londres du 15 juillet 1840 entre l’Autriche, la Russie et l’Angleterre. Cet accord garantissait l’intégralité territoriale de l’Empire ottoman en contrepartie du pouvoir héréditaire à la dynastie de Mohamed Aly sur l’Egypte.

La première accusation de premier crime rituel éclate à Damas le 5 février 1840. Un protégé français, le père Thomas, disparaît. Le Consul de France, M. le Comte Benoît de Ratti-Menton, anti-sémite par excellence, prend instantanément la tête d’une campagne anti-juive. Elle aboutit à  la mise en cause, l’arrestation, et la torture de hauts dirigeants de la communauté ; deux d’entre eux allaient mourir sous la torture. Des enfants juifs furent pris en otage pour soutirer à leurs parents une impossible confession. La participation d’une puissance étrangère éclairée à une telle folie avait dû tétaniser plus d’un Juif au Proche-Orient. Or c’est justement le profil des protagonistes qui contribua à sensibiliser les opinions publiques européennes. Le Lord Maire de Londres convoque une assemblée à Mansion House le 3 juillet 1840 pour exiger la relaxe des accusés.

La seconde accusation de crime rituel éclate à Rhodes, où le Gouverneur menace d’annihiler la communauté entière. Heureusement le Sultan le dépose, très opportunément le 14 Adar pour Pourim.

Cependant le miracle n’a pas lieu dans cette Syrie sous contrôle égyptien, bien qu’au mois de mai, le Consul d’Autriche  ait pu amener Mohamed Aly à ordonner que la communauté fût protégée de la foule. C’est pourquoi la délégation anglo-française débarque pour négocier avec Mohamed Aly. Ils arrivent fort de l’Accord de Londres sur la « Question d’Orient » et  de la réunion de Mansion House. À peine 3 semaines plus tard, le 28 Août, ils avaient obtenu la libération de 7 survivants et la levée de toutes les accusations.

Notre conviction est  que le recensement de 1840 fut effectué pendant cette courte période de temps, pour définir nominativement la population, en cas de problèmes à venir et pour mieux cerner ses forces et ses faiblesses  au regard de son évolution future. Le recensement par lui-même en est le premier résultat, mais tout autant il constitue la première confrontation formelle européenne aux besoins éducatifs des juifs en terre arabe. Il annonce à Alexandrie, les prémices de la fusion  des communautés issues de différents horizons culturels.

Chacun des protagonistes a eu un rôle essentiel :   
Adolphe Crémieux saisit la nécessité d’une éducation dépassant le cadre exclusivement religieux, et qui encouragerait l’usage de la langue nationale et l’incorporation  des jeunes filles à l’école 2&3. Il décrivit plus tard son angoisse à un ami face à l’avenir qui se dessinait pour ces jeunes filles sans éducation.

Salomon Munk s’adressant à la communauté en hébreu et en arabe la presse de combattre l’obscurantisme. Remarquablement, il est encouragé pour cet appel par les deux Grand Rabbins du Caire et d’Alexandrie (Moshe Algazi et Shlomo Hazzan respectivement). Ceci aboutira à la création des « écoles Crémieux » pour garçons et filles en octobre 1840. Crémieux s’engageait à couvrir les frais de maintenance par  une contribution annuelle en provenance d’Europe. Ainsi fût introduit l’éducation laïque  et la culture générale, qui plus tard influencèrent pleinement la communauté. Malheureusement les impératifs financiers prirent rapidement le dessus. Les fonds n’arrivant plus, les jeunes filles en particulier durent se contenter de redevenir des « odalisques indolentes » et les garçons des rabbins en herbe.   Mais 20 ans plus tard, sachant ce qu’il avait vu en Egypte, Crémieux militera pour la création de l’Alliance Israélite Universelle, dont on connaît l’œuvre dans l’éducation, la protection et l’émancipation des juifs d’Afrique du Nord, du Moyen-orient et d’Europe de l’Est. On trouvait au Caire en 1854 un cours « Talmud Torah » issu des écoles Crémieux, enseignant aux garçons seulement,des matières séculières10 .

Moïse Montefiore commanda le recensement, mais surtout fit libérer et sauva la vie des condamnés. Il essaya lors de maints débats d’instituer les premiers statuts de la communauté. Ceux ci  furent finalement adoptés en 1854. 10

Nous ne savons pas si le recensement avait été commandé lors du précédent voyage  en 1839, qui coïnciderait avec le premier recensement de Eretz Israël. Cependant il est clair par son  contenu* que le recensement  -ou plus précisément  que la liste établie tel un recensement-, daté de 5600, fût dressé entre Tammouz et la fin de Elloul 5600. Mais si, la demande n’avait pas été introduite en 1839, comme il est probable, alors tenant compte de leur date d’arrivée, de la résolution de la crise et de Rosh Hashana 5601, le travail a dû être entrepris entre Av et la fin d’Elloul, qui tombait le 27 septembre 1840. On peut donc affirmer que le recensement est le reflet de la communauté d’Alexandrie telle qu’elle existait  fin Août 1840. Les corollaires sont la rapidité de sa réalisation et, partant, l’existence  de ses imperfections.

Ce recensement n’avait pas de visée philanthropique, contrairement à ceux d’Eretz Israël. Il était fondé sur la nécessité de saisir les constituants de la communauté dans le pays de négociation. Le but était de cerner leur degré d’autonomie, leur niveau de responsabilité dans un contexte non-européen, de juger leur influence dans un pays se détachant inexorablement d’un Empire Ottoman jusqu’alors tolérant, mais un pays confronté dans une de ses provinces à un délire paroxystique de sentiments anti-juifs  et qui de plus contrôlait à présent Eretz Israël, avec tous les risques implicites pour l’ensemble de l’ancien Yishuv. La conclusion qui s’imposa fut le besoin d’élever le niveau d’éducation de leurs coreligionnaires.

MAIS QUI ETAIT CES JUIFS ALEXANDRINS DE L’EPOQUE :

Historiquement et malgré leur nombre important à l’époque gréco-romaine, ainsi qu’au début de l’ère arabe, le voyageur Meshullam de Volterra ne rencontre qu’une soixantaine de familles juives à Alexandrie en 14814. La fermeture du port au trafic commercial par les Turcs, le contournement de l’Afrique au début du XVI° siècle, de même que les conditions d’hygiène déplorables avec leur cortège d’épidémies, sont autant d’indicateurs du dépérissement de la communauté et de sa disparition annoncée. C’est pourquoi la centaine de juifs, que rencontre Napoléon lors de sa conquête, est supposé descendre de pêcheurs en surnombre à Rosette et à Edkou, qui arrivent vers 1700. Ils avaient été suivis d’un afflux de Damiette, Rosette et du Caire, dans la seconde moitié du XVIII° siècle. Le premier rabbin dans l’Alexandrie contemporaine semble avoir été Eliahou Israel en 1773.

Cependant le véritable essor de la communauté aura lieu grâce à Mohamed Ali. D’abord il rétablit la sécurité intérieure à partir de 1811 en éliminant les Mamelouks. Ces derniers avaient été importés en Egypte comme captifs par les califes Ayoubides. Ils avaient pris le pouvoir au  XIII° siècle. Leur domination empreinte d’un fanatisme religieux et d’une antipathie envers les juifs ainsi que leurs incessantes luttes intestines,  trouvèrent une fin brutale. Ensuite le Canal Mahmoudeya est construit entre 1819 et 1821 avec l’aide de M. Coste. Il contribuera de manière extraordinaire à relier la ville à l’arrière-pays à travers le Delta. Enfin avec l’aide de M. de Cerisy, les nouveaux quais et l’Arsenal sont inaugurés en 1829-1830. On assiste alors au basculement sur Alexandrie d’une partie du négoce vers l’Orient, bien avant de penser au Canal de Suez. À leur tour, des juifs d’autres villes égyptiennes, ainsi que de nombreux juifs italiens à la recherche d’un meilleur avenir, y sont attirés10. C’est ainsi que quatre missionnaires voyageurs anglais, Keith, Black, Bonar & Mc Cheyne partant de Douvres en avril 1839, décriront dans leur livre5 qu’une centaine de familles juives européennes, vivent à Alexandrie au côté de 300 familles juives égyptiennes, pour un total d’un millier de juifs. Nous verrons que cela corrobore le recensement effectué à peine 12 mois plus tard. On remarquera la forte croissance puisque 40 ans après Napoléon, on trouvera 1100 résidents juifs.

LE RECENSEMENT fournit les renseignements suivants : noms et prénoms des hommes,  prénoms des veuves, âge et lieu de naissance, nombre d’années depuis leur arrivée, emploi, patrimoine, prénoms des enfants différenciés entre <13 ans et >13 ans. On note, occasionnellement, une remarque spécifique sur un particulier. Il dénombre 171 noms de famille. Trois noms sont inconnus et  quatre autres noms ne sont pas mentionnés.

Le recensement révèle divers aspects de la structure et des valeurs générales de cette société :

 La population révélée par le recensement comporte 1109 individus, près de 4 fois la population  juive  contemporaine   de  Haïfa  et  de Jaffa réunies.  À  l’instar  de  Beyrouth  et d’Acre, ces villes attendaient toujours la facilité d’accès vers  l’arrière-pays, pour entamer leur développement économique et démographique.
 84 % de la population mène une vie familiale normale. Il y a 242 ménages différents (Couples mariés avec ou sans enfants).  En comptant une famille pour chaque veuve ou  veuf, on arrive au total de 374 ménages. En y ajoutant les foyers originels d’orphelins, (estimés à partir du nombre moyen d’enfants par foyer), on aboutit bien au chiffre de 400 foyers, donné par les missionnaires voyageurs.
 Parmi les 418 entrées, on rencontre 9 aveugles, dont une sage- femme aveugle !
 Un orphelin de mère est décrit comme vivant dans un foyer avec un père « célibataire », alors qu’un orphelin de père est décrit comme un orphelin même si sa mère est toujours vivante.  10% des enfants sont orphelins de père et mère.
 L’identité d’une veuve consiste en son prénom alors que celle d’une épouse toujours mariée est inconnue.
 Il existe un déséquilibre entre les sexes. Les jeunes filles ne représentent que 42% de tous les enfants mais seulement 32% des plus de 13 ans. Cela peut être la résultante soit de mariages précoces, soit de l’imprécision du recenseur ou de la non-déclaration de naissance des filles, voire une combinaison des deux dernières causes, si le recenseur s’en était tenu strictement aux registres de la communauté datant de 1830.

 On trouve un cas indicatif, de trois veuves pleurant le même défunt, mais il est difficile néanmoins de juger l’étendue de la bigamie dans cette société. Les femmes mariées étant anonymes dans le recensement, leur décompte est, dans notre hypothèse, celui d’un régime monogame. Le total de femmes, considérablement déséquilibré, laisserait donc penser que 5 à 10 % des ménages n’étaient pas monogames. Cependant le faible nombre d’enfants par foyer réputé monogame (1,86 enfants pour des parents d‘un âge moyen de 32,5 & 41,5 ans), pourrait indiquer le contraire, malgré un taux probablement élevé de la mortalité infantile. Il faudrait cependant comparer ce chiffre à celui de Jérusalem en 1856 (1,6 enfants /ménage ayant 35 & 44 ans)
 De même qu’Uziel Schmelz 9 le souligne pour Eretz Israel à la même époque, le taux de croissance de la population aurait conduit à sa disparition, sauf apport extérieur.
 Comme de nos jours, les femmes vivaient plus longtemps  et se mariaient plus tôt que les hommes. Le corollaire est le nombre de veuves. Il y a 2 femmes divorcées et 2 Agounot, dont les époux sont partis pour « le pays au delà de la mer ». Le Talmud utilise cette appellation pour signifier tous les pays hormis la Babylonie  et Eretz Israël. Elle garde le nom de leur mari en l’absence de preuve du décès.
 On trouve 501 enfants de moins de 18 ans et  non mariés, soit 45 % de la population (41% à Haïfa et Jaffa). Il y a 52 orphelins (10,4% des enfants de moins de 18 ans). Quoique élevé, ce chiffre est bien le reflet de la réalité des conditions d’hygiène et d’un  environnement arbitraire. Ces chiffres prennent toute leur valeur au regard du constat des besoins éducatifs.
 L’hypothèse retenue est un age moyen de 7 ans pour les enfants de moins de 13 ans et de 15 ans pour ceux de plus de 13 ans. On arrive ainsi à 8,7 ans de moyenne. L’âge des orphelins est par contre connu avec précision.
 La plupart des adultes ont un âge arrondi à 5 ou à 0. Seuls vingt individus sur 341 ont un âge apparemment précis. Certains pouvaient ignorer l’année exacte de leur naissance, mais leur nombre est plutôt la preuve de la hâte d’un recenseur qui fait appel à sa mémoire ou à son jugement des physionomies. Par contraste, le recensement d’E.I. est plus spécifique.
 Compte tenu de ce bémol, et d’une différence hypothétique de 9 ans pour les femmes par rapport à leurs maris, l’âge moyen de tous les adultes ressort à 39 ans. Ils sont parents vers 24-33 ans.
 Le lieu de naissance des individus est également rapporté de manière imparfaite, suite à  la hâte du recenseur et peut être par manque de pertinence pour l’objectif final. Ainsi l’origine semblait moins cruciale qu’à Jérusalem, où la répartition des individus en « Kollels » multiples d’Ashkénazes, de Ma’aravim, ou de Sefardim était fonction de leurs habitudes liturgiques mais surtout scrupuleusement détaillée pour l’attribution de la « Halouka ». De même, bien que constatée à un stade embryonnaire, on n’assistera pas non plus au développement de la division semblable à celle des juifs tunisiens entre Gorni et Tunsi. C’est ainsi que notre recenseur affirme que 1099 personnes sont originaires d’Alexandrie, 10 seulement (moins de 1%) du reste du monde et aucune du reste de l’Egypte ! Ceci ne se vérifie pas dans le faible taux de croissance démographique et va à l’encontre des informations relatées par les voyageurs.
 Les missionnaires de 1839 avaient noté une centaine de familles européennes (25%), confirmé dans le recensement par la consonance italienne relevée pour certains noms de famille. Lord Montefiore lui-même va prier à l’occasion à la synagogue « des européens » mais aussi à la synagogue des autochtones. I.J. Benjamin6, voyageur juif trouve 150 familles européennes (italiennes) sur un total de 650 familles en juin 1847. La proportion est identique même si ce dernier chiffre semble exagéré par rapport à celui de 400 familles ; d’autant qu’un article du journal anglais « Jewish Chronicle »12 du 10 août 1849 atteste la présence de 1200 juifs en janvier 1847, soit à peine cent de plus qu’en 1840. L’article signale par contre la très forte croissance qui porte la population juive à 2000 en 1849 par suite d’un fort développement du commerce vers l’Extrême Orient.  Il est donc logique de conclure que 25% de cette population était exogène et que cet apport induirait la croissance de la communauté, passée et à venir. On peut aussi présumer que le Canal Mahmoudeya ait pu faciliter un afflux en provenance de l’intérieur. À une exception près, le recensement fait part des origines uniquement de certains individus provenant de la Palestine ottomane ou d’Afrique du Nord. Les difficultés de navigation, dues à la piraterie, à l’absence de vapeurs et de lignes maritimes régulières et directes, avaient constitué un frein à une forte émigration d’Afrique du Nord, qui sera constatée dans le sillage de la guerre Hispano- Marocaine de 1860. Ainsi la comparaison des recensements de Jérusalem entre 1855 et 1866 montrera que 77% des immigrants séfarades sur 10 ans étaient Ma’aravim.

On ressent bien l’effervescence de la ville qui renaît, en abordant le patrimoine et l’occupation des individus.

La population juive est divisée subjectivement en 3  grandes catégories « Riche » « Moyen » « Pauvre ».

 Neuf chefs de famille regroupant 37 individus dans leurs foyers (3,3% de la population juive totale-en réalité 5% si on y ajoute les 4 familles non -recensées) sont de riches banquiers ou manufacturiers. 6 chefs de famille regroupant 24  membres sont relégués à la catégorie inférieure, suite à des pressions coercitives aboutissant à la perte de 50 à 90 000 piastres au profit de la plus haute autorité. Lorsque 40 % des « riches » sont assujettis à un tel caprice, on touche du doigt l’arbitraire qui poussera régulièrement  les juifs à rechercher une protection étrangère.
 Quatre-vingt-treize chefs de famille regroupant 348 personnes dans leurs foyers (31,3% de la population juive totale) ont un patrimoine « moyen ».
 Ainsi plus de 65% de la population est « pauvre », sans pouvoir en apprécier la définition exacte du terme.
 27% de la population masculine (de 18 à 60 ans) est sans emploi. 73 % des hommes ont un emploi. Quel contraste singulier avec Eretz Israël où Netter ne trouve que 15 % des hommes employés  en 1869 !

 On constatera dans le tableau un foisonnement de professions. Il y a bien tout ce qui se trouverait ailleurs dans d’autres communautés juives- colporteurs, orfèvres, tailleurs, et contrôleurs de la cacherout-, mais on remarquera surtout les spécificités liées au lieu, et à l’époque. Ainsi la richesse des diverses communautés à Alexandrie nécessite des serviteurs en nombre ; l’état et la croissance de la population encouragent l’industrie, les tisserands ; l’activité portuaire favorise l’éclosion d’importateurs et de commerçants, dont curieusement ceux de bois de santal  pour la parfumerie. Comme dans tout port de l’Empire ottoman, une quantité de changeurs s’affairent autour d’une profusion de monnaies en cuivre, argent ou or frappés par une multitude de pays. Au rayon exotique on trouvera un conducteur d’âne, mais il n’y a  alors que 3 enseignants pour 501 enfants de moins de 18 ans, dont 401 enfants de moins de 13 ans !  Cependant contrairement aux recensements d’E.I. aucun vendeur n’était en tournée, preuve  supplémentaire que le recenseur aussi, n’était pas adepte du porte- à –porte !

Absent & Excusé :
Il convient de noter l’absence d’informations pour 4 chefs de familles: FUA, SONCINO, TORIA & VALENSIN8, alors qu’à l’évidence, ils étaient présents à Alexandrie, d’après Lord Montefiore. C’étaient des responsables et représentants civils de la communauté, dans la catégorie « riche ». Bien connus de Lord Montefiore, par discrétion ou délicatesse, ils ne figurent pas au recensement et ne sont donc pas pris en compte pour l’analyse statistique.

APRES LE RECENSEMENT :
L’attractivité de l’Egypte perdura pour plusieurs raisons. D’une part, on assista dans la deuxième moitié de la décennie à l’accélération des échanges commerciaux grâce à la banalisation de la  navigation à vapeur et à l’accroissement du commerce de Suez vers l’Extrême-Orient.   D’autre part une frénésie de construction immobilière et d’infrastructures accompagna la construction du canal de Suez de 1859 à 1869 et le boom cotonnier de 1861 à 1865. En effet, pendant la guerre civile américaine, les manufactures européennes se tournèrent vers l’Egypte pour combler l’absence du coton  confédéré.  Ainsi, accueillis dans un véritable esprit de tolérance et d’ouverture, et probablement rassurés par la présence Anglaise dès 1882, les juifs étrangers inversèrent la courbe démographique de leur communauté. Grâce à la création d’infrastructures, tels que ports, canaux, routes, barrages, chemins de fer, usines qui encadrèrent un développement économique durable dans un contexte politique relativement stable, grâce à l’amélioration constante du niveau éducatif et par l’établissement d’institutions juives  efficaces  pour répondre aux besoins de la communauté dans sa grande diversité, la population juive a pu asseoir sa croissance. L’absorption    et  l’intégration  de  l’importante affluence de juifs, poussés par les convulsions historiques et économiques du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient, voire  de l’Europe orientale ou occidentale, furent encouragées et facilitées en Egypte, jusqu’après la fin de la seconde guerre mondiale. Entre autres, à Alexandrie, sur une durée de 100 ans, on passa de 1100 âmes à près de 40000 individus. Les 50 années qui suivirent scellèrent son déclin constaté par la quinzaine de survivants.

La gloire rémanente de la Synagogue Eliahou Hanabi demeure en témoignage. Construite dès 1850, en partie grâce à des fonds de Lord Montefiore, elle fût annonciatrice des grandes synagogues européennes. Elle sur planta rapidement les deux synagogues qui existaient, celles de« El Azziz » et celle de « Saradhel » (fin du XIV° siècle). L’unique des 16 synagogues contemporaines d’Alexandrie à survivre, elle demeure encore parmi les plus imposantes du Proche-Orient.
Les registres d’Etat Civil de la communauté juive des 170 dernières années  se trouve toujours à Alexandrie, négligés et inexploités, tout comme les objets de culte, dont  70 Sifrei Tora ramenés du monde entier. L’Association Internationale Nebi Daniel s’est donné comme mission de préserver l’ensemble, afin de mettre ces informations en accès libre pour la connaissance des générations futures. Elle intervient dans ce sens auprès des autorités égyptiennes.

On dit que les statistiques peuvent même parfois dire la vérité…Dans le cas du recensement Montefiore, elles offrent un vibrant aperçu de l’origine des juifs d’Alexandrie, des « pères fondateurs ». Les mêmes, dont Albert Cohen dira « ils sont les Fils et les Pères des Princes en Humanité…et puis tous, les vrais et les autres, sont des excessifs, des ardents. Un peuple poète. Un peuple excessif… le vieux peuple de génie, couronné de malheur, de royale science et de désenchantement »11

Yves Fedida

BIBLIOGRAPHIE

6 BENJAMIN II (JOSEPH ISRAEL);  Cinq Années de Voyage en Orient; M.Levy, Paris, 1856
11COHEN Albert. Belle du Seigneur,  Paris, Gallimard, 1968
2 ENELOW  H.G.; Jewish Encyclopaedia.com : Article sur Rabbi Joseph Moses Algazi;
3 FARHI Noury; La Communauté Juive d’Alexandrie;  Imp.Commerce, Alexandria, 1946
5 KEITH A., A.BLACK, A.BONNAR, R. M. MC CHEYNE; Les Juifs d’ Europe & de    Palestine; Delay, Paris,1846
10LANDAU J.M.; The Jews in 19th Century Egypt; New York; N.Y.U.P, 1969.
1 LIEBER; Sherman; Mystics & Missionaries in Palestine 1799-1840; Salt Lake City; Univ. of Utah Press; 1992.
8 LOEWE  Lewis; Diaries of Sir Moses & Lady Montefiore; Alden Press, Oxford 1983
7 NAHON; In:  Dispersion & Unité , 1963;
9 SCHMELZ Uziel; Studies on Palestine during the Ottoman Period; edit. Maoz, The Magnes Press, Jerusalem 1975
4 TARAGAN; Bension; Les Communautés Israélites d’Alexandrie; Les éditions Juives d’Egypte, Alexandria, 1932
12THE JEWISH CHRONICLE, 10/08/1849

REMERCIEMENTS

@Michal Ben Ya’akov, Phd., Israel, pour ses commentaires et analyses des recensements Montefiore
Sallyann AMDUR SACK, Phd., U.S.A. pour ses commentaires et corrections.
Avraham MALTHETE, A.I.U. France, pour son aide précieuse dans la translittération
André STRUM,  Australia,  pour ses commentaires sur la translittération

LIENS UTILES  pour  plus d’informations  http://www.nebidaniel.com

Une variante de cette presentation a été faite à

 The International Research Conference on  “The Jews of Egypt in Modern Times”,
Bar Ilan University, Janvier 2004
 The 24th IAJGS, “International Conference on Jewish Genealogy” Jerusalem Juillet 2004. Disponible sur le CD de la conférence.
 Cercle de Généalogie Juive, Alliance Israélite Universelle

Une variante de cette presentation a été publiée dans les revues de Généalogie Juive suivantes:

   Sharsheret Hadorot     ( IL )       en Hébreu & Anglais
   Avotaynou                  ( USA )        Anglais
   Etsi                      ( F )              Français

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